Improvisation et créativité

Une manière d’aborder l’avant-spectacle

Beaucoup de choses ont été dites à propos de l’échauffement d’avant-spectacle, d’avant-Match, en improvisation théâtrale. (Spontanément en parle ici, Impro etc ici, s’il y a d’autres avis, commentez! Je vous ajouterai à la liste).

Je suis loin d’être dogmatique à ce niveau: après tout, chaque troupe doit développer son propre rituel d’avant-spectacle; ça fait partie de la culture d’équipe. Personnellement, j’ai déjà exploré plusieurs formules avec plus ou moins de succès; j’ai piqué des exercices et des rituels à droite et à gauche, j’ai observé les « meilleures pratiques » et leur éventuelle corrélation avec la qualité du spectacle qui suivait, et j’en suis arrivé aux conclusions suivantes:

  • L’échauffement doit être d’ordre « technique » (physique, vocal), comme tout autre spectacle vivant;
  • La mise en train doit être d’ordre « énergétique »: on se met en état de jeu, en état d’imaginer, en état d’écouter.

Pour moi, l’échauffement physique n’est pas négociable: le comédien doit être dans une condition physique optimale; le corps est un instrument qu’il doit respecter et préparer à incarner à peu près tout. Je déteste cette excuse (johnstonienne?) selon laquelle un spectacle d’improvisation devrait commencer à un niveau « médiocre » pour se garantir une marge de progression. C’est bien mal penser des possibilités de son art, que de sous-jouer et de chercher délibérément à provoquer du mauvais théâtre.

La mise en train énergétique peut vite gaver certains comédiens, qui ont besoin d’un moment à eux pour évacuer le trac (la fameuse « petite clope qui fait du bien », le caca de la peur*, etc.). J’ai de plus en plus tendance à imposer à ces joueurs un moment de recueillement avec toute l’équipe, tout en leur ménageant un moment individuel.

Dès lors, la forme actuelle que je défends passe par trois phases:

  1. une montée en énergie physique, vocale et énergétique: 10′ de vocalises et de travail sur la respiration, 10′ d’échauffement physique;
  2. un jeu collectif pour susciter « l’envie de jouer » (playfulness) en 5′. Des mimes à deviner, ou une chanson stupide à composer sur le moment (sans enjeu d’imagination);
  3. une »mise à zéro de l’énergie de groupe »: pour se mettre sur la même longueur d’onde; depuis quelques temps, je ritualise un « cercle des souhaits »: tous les comédiens se donnent l’accolade en formant un cercle commun, et en partageant honnêtement, simplement et de manière positive un « souhait » sur le spectacle à venir.

Ce dernier rituel permet de se plonger dans un état positif de volonté de faire un beau spectacle, une écoute intime des souhaits du groupe. Bien sûr, ça ne garantit rien en terme de qualité, mais au moins on est sûr d’avoir mis toutes les bonnes énergies de son côté. Et ça, j’en suis certain: la manière que vous avez d’approcher l’avant-spectacle influence votre manière de faire le spectacle. J’ai rarement vu des génies se préparer comme des touristes.

*Pour une analyse approfondie de la notion de caca de la peur, consulter Garbiewicz (1989).

*Non, je déconne.

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2 réflexions sur “Une manière d’aborder l’avant-spectacle

  1. Juste pour nuancer la référence à Johnstone…

    Je pense que Keith est partisan d’un jeu « naturel » et « sincère ». Chacun y verra sa propre interprétation, mais il me semble effectivement que cela va un peu à l’encontre d’un jeu d’acteur qui nécessiterait un « effort » ou une « énergie » particulière. Dans sa méthode, ce qui demande le moins d’effort est probablement le mieux. Donc, oui, l’échauffement énergique n’est pas nécessairement recommandé chez Keith car il présuppose que le jeu d’acteur nécessite un effort ou une dépense énergétique particulière.

    Personnellement, je ne suis pas tout à fait d’accord avec ce point et je crois que Keith ne s’est pas rendu compte qu’il bossait avec des acteurs professionnels qui maitrisaient probablement déjà les compétences de base de l’acteur (qui font défaut à de nombreux amateurs) – puissance de la voix, disponibilité du corps – ou qui avaient fait cet « effort » au préalable pendant leur carrière… Par ailleurs, Keith n’est pas un acteur, donc il est peut-être moins senseible à cette mise en condition.

    Je ne crois pas que Keith dise qu’il faut faire un début de spectacle mauvais. Il pose la question (rhétorique, certes) : si un spectacle commence « fort », où peut-il aller ensuite (de même qu’une scène) ? Mais d’un autre côté, il a écrit notamment qu’avec le Theatre Machine, il commençait par une scène hilarante pour montrer au public qu’il était « sous son contrôle ». Bref, Keith et ses contradictions… 🙂

    Par contre, il y a aussi une question fondamentale : l’impro pour Keith n’est pas une « performance », mais un « apprentissage sur scène ». Et cette conception d’apprentissage sur scène et de droit à l’erreur va à l’encontre de la notion de « performance » dès la première seconde du spectacle. C’est un point que chaque groupe doit trancher… et qui nécessairement influencera le spectacle et l’avant-spectacle ! Mais je sais que cette approche est incompréhensible pour beaucoup d’improvisateurs.

    • Yvan_R dit :

      Merci pour ces précisions, Ian. Je me doutais bien qu’en égratignant Johnstone, tu monterais aux barricades… 🙂
      Je suis en effet très intrigué par cette notion « d’apprentissage sur scène », qui est intimement liée à la notion de « permission d’échouer » en spectacle; j’ai de la peine à me faire un avis là-dessus, parce que je suis persuadé qu’un spectacle d’impro peut aussi atteindre une maîtrise professionnelle: dès lors, est-ce qu’il laisse encore la place à l’échec, au risque théâtral?
      C’est un souci que j’ai, en tant qu’administrateur de compagnie: je dois pouvoir vendre un spectacle qui assure un certain standard. Alors, entre une « formule imbattable » qui marche à tous les coups et un « atelier de recherche en public », comment trouver un équilibre?

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