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Pourquoi je cours

J’avais vingt-deux ans, et je voyais chaque semaine le même joggeur au bonnet rouge qui passait devant la maison. Ça me paraissait futile, ça, faire du sport individuel. En tant qu’ancien handballeur amateur, qu’ex-footballeur-du-dimanche et de partenaire occasionnel pour une partie de badminton, je ne comprenais pas le sport individuel. Qu’est-ce qui pouvait bien motiver un quarantenaire malingre à chausser des collants noirs pour crapahuter sur les chemins bétonnés?

Dix ans plus tard, me voilà avec une montre GPS, un survêt technique Adidas et 2 gourdes de 320ml pleine de Powerade qui branlent autour de mes hanches.

À l’assaut de l’Yverdon-Chasseron.

Vingt kilomètres de transpiration et 1’200m de dénivelé positif.

Fais-moi mal, Johnny.

Ma dulcinée est venu m’encourager. « T’es complètement cinglé, Richardet. Mais ça l’air bon enfant. » (le soir, elle m’a avoué que ça avait eu un côté émouvant, voir 200 masochistes en fluo s’élancer comme un seul homme sur la piste). On courait pour une bonne cause, collecter des fonds pour la SEP, une assoce qui informe et soutient les personnes atteintes de sclérose en plaque. Le grand avantage des courses solidaires: les coureurs te tapent sur l’épaule dans un esprit bon enfant, ta finance d’inscription part pour la bonne cause et tout te ramène à une motivation philanthropique: quand tu craches des petits morceaux de poumons au 17e kilomètre, il te reste cette douce espérance de te sentir coupable d’être encore en vie.

J’avais suivi distraitement un planning d’entraînement bouquiné ça et là, avec du fractionné et de la préparation au dénivelé. Ça m’a pas empêché de rejoindre la colonne des marcheurs juste après Vuiteboeuf, un béquet à 21% qui me ramenait aux théories sur la gravitation universelle. Newton forever.

Heureusement, je n’étais pas seul: après m’être fait dépasser par trois bonasses probablement dopées au sucres de raisin, je décidai de m’accrocher (symboliquement, hein) à l’arrière-train d’une petite tigresse en rose, qui soupirait profondément tous les 200 mètres. Râle, petiote: tu nourris mon orgueil de ne pas te lâcher les baskets. Mon mantra de psychopathe a fait ses preuves sur trois kilomètres de rude ascension. Mais je crois que j’ai fini par l’indisposer, puisqu’elle a crié « Courage, mon amour! » à son partenaire 50 mètres plus bas: ce fameux moment dans l’approche séductrice où l’autre mentionne très explicitement qu’il est en couple.

Je l’ai dépassée rageusement.

(elle m’a doublé deux cents mètres plus haut, et je ne l’ai jamais revue)

À l’approche du sommet, les jambes avancent toutes seules. L’esprit, lui, se met à vagabonder hors du temps: qu’est-ce que je fais là? La souffrance a-t-elle une limite? Mais surtout: avec combien d’entrecôtes parisiennes je vais pouvoir combler ce déficit calorique? Les visions de viandes marinées s’enlacent aux vivats des premiers arrivés (qui redescendent déjà, les saligauds), les odeurs de transpi s’accompagnent de petits coups de froid dans les virages, et les goûts s’emballent: le tiers de balisto s’est coincé sous mon palais, me divertissant à peine des remontées acides de toutes ces boissons isotoniques. C’est salé, c’est sucré, je sais plus ce que j’ai mangé, tiens, voilà que tout mon corps tremble, accroche-toi, mec, encore quelques centaines de mètres.

Pourquoi je cours: j’ai plus d’énergie, je dors mieux, ça me vide la tête, je suis en symbiose avec la nature, je suis le dieu Pan des Asics supinatrice, je danse sur les banderoles plastiques de la banque Raffeisen, j’arrache la victoire aux spectres à dossards qui m’ont dépassé.

Merci au personnel hospitalier de la cellule d’observation de l’établissement psychiatrique de recompensation de m’avoir fourni une connexion wi-fi pour écrire cet article. 

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3 réflexions sur “Pourquoi je cours

  1. Je suis morte de rire. Je cours aussi – parfois. Mais je préfère de loin cuisiner pour soutenir la bonne cause ;-).
    Bravo a toi et bonne récupération! X

  2. On vient de lire ton article et on est morts de rire! Beck a vécu la même chose au dernier marathon de Lyon et moi je le coursais en trottinette! Quand faites vous une cours ensemble , que moi et ta dulcinée on vous suive en trottinette sur 1200 mètres de dénivelés positifs! J’aime les défis absurdes!

    Hélène et Beck

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