Actualité, écologie, Choses politiques

La Décroissance expliquée à mon chat

Je travaille trois mois à Gênes, en résidence d’artiste, sur un spectacle solo sur la décroissance (c’est pour février 2017). Quand j’annonce ça, j’essuie souvent la question de c’est quoi la décroissance? et heureusement mon chat se la pose aussi (avec d’autres questions, comme ce que je fais VRAIMENT en tant que comédien, la marque de mes croquettes préférées et pourquoi je ne me lèche pas les couilles pour les laver). Je laisse mon chat jaune Lipton mener cette interview.

Yawning_2

Lipton Choderlos Corleone, mon chat dans toute sa glandeur

Pourquoi tu me fais t’interviewer? Je dormais.

Parce que j’aime le dialogue, chat. Et que si c’est toi qui poses les questions, les gens pourront suivre les réponses comme si c’était eux qui les posaient.

Je pose pas les mêmes questions que les humains. Je suis pas un humain.

Je sais, chat. Je sais. Allez, pose la première question.

Qu’est-ce que la décroissance?

C’est un mouvement de pensée né à la fin des années septante qui soutient que la croissance économique n’est pas souhaitable pour des raisons écologiques. C’est aussi le titre d’un journal français très intéressant d’écologie radicale; son équivalent veveysan, Moins, est très bien aussi.

Mais quel rapport avec Gênes?

À la base, aucun rapport. J’avais surtout envie d’écrire un spectacle écologique, une réflexion sur le coût environnemental de la culture, du genre: combien coûte une représentation de Richard III dans un théâtre subventionné. Je me suis aperçu que c’était – primo – très compliqué à calculer, et – deuzio – assez anecdotique. En creusant mes recherches, je me suis rendu compte que la pensée décroissante était de toute manière liée au combat anticapitaliste. Or, en 2001, paf: il y a eu les émeutes anti-G8 à Gênes.

J’étais pas né.

G8

Wouhééé, la fine équipe.

En juillet 2001, l’Italie berlusconienne accueille le G8 à Gênes. C’est la dernière fois que les 8 pays les plus industrialisés se sont rencontrés dans le centre d’une grande ville – au sein de la société urbaine. Après les émeutes, les sommets sont devenus  plus frileux, organisés dans des villes de moyenne importance ou des nids d’aigles hyper-sécurisés. Mon point de départ, c’était cette fuite des grands de ce monde hors du forum, hors de l’espace urbain.

Je comprends toujours pas très bien le lien entre les deux.

Je sais, moi non plus. Je cherche encore. Mais j’avais aussi un autre point de départ: Gênes est la ville natale de Christophe Colomb. Pour moi, c’est un peu l’inventeur de la mondialisation. C’est très inexact d’un point de vue historique, mais symboliquement, ça tient la route: Colomb était un visionnaire qui s’est agrippé à sa vision d’un nouveau monde et qui a remis en cause les paradigmes de l’époque. C’est émouvant de lire les passages de son journal où il explique qu’après quatre semaines de navigation, les marins déprimaient et s’en plaignaient à leur amiral. Quels arguments Colomb a-t-il trouvé pour les encourager à poursuivre l’aventure? Quand tu ne sais pas vraiment qu’il y a la terre ferme devant, tu dois quand même avoir une sacrée dose de confiance en soi. C’est à l’image de l’écologie radicale: le message de la décroissance peut paraître peu sexy à première vue, mais il faut suivre le cap confiance, en sachant qu’il y a un nouveau monde à inventer.

J’ai le dos qui démange. Gratte-moi.

Chamberlain

Chamberlain brandissant l’accord de paix anglo-allemand. Ces rires.

Je vois le succès très encourageant du film Demain et les réactions enthousiastes qu’il suscite, qui dénoncent aussi la crise de l’écologie politique: on a vu un regain d’intérêt pour les Verts après Fukushima, mais sinon c’est mou du bide et complètement consensuel. En décembre 2015, il y a eu cette somptueuse COP21, ce sommet mondial autour du réchauffement climatique. Le seul « résultat » de cette grande messe écologique, c’est un vulgaire bout de papier: un accord non-contraignant qui dit en substance Ouh là là il fait déjà chaud, alors essayons de se dire qu’avec 2 degrés ça sera tout juste tenable, et prenons cinq ans pour faire valider ça par nos parlements nationaux, on se revoit en 2020 pour en recauser tranquille entre potes, ça vous va? Et surtout, est-ce qu’il reste du caviar au buffet?

Vous, les humains, vous êtes ridicules.

Je sais. Le pire, c’est que tous les gouvernements, et la plupart des partis écologistes croient encore au développement durable.

(Lipton bâille) Ben ça? Je croyais que c’était plutôt du côté des gentils, le développement durable?

oxymoron-stopsign

Reculer pour mieux foncer dans le mur

Non! Le fondement du développement durable, c’est une foi inébranlable dans la croissance et le progrès. Tout plein d’oxymores à se mettre sous la dent: croissance soutenable, écologie libérale, énergies vertes, moteurs propres. On nous fait miroiter une voiture électrique à « zéro émission », en cachant sous le tapis tous les composants minéraux et toxiques qui sont entrés dans sa fabrication. Il y a une hypocrisie énorme là autour: je peux m’acheter un vol easyJet et « compenser mon empreinte carbone en finançant des fours solaires à Madagascar« . Ton train de vie suisse (lequel nécessite 2,5 planètes) te permet de délocaliser ton engagement, pour aller aider les malgaches (dont l’impact est trois fois moindre) à cuire leur dîner. Les grandes entreprises se montrent sous leurs atours les plus « verts » et obtiennent des labels d’engagement pour la planète. C’est ce qu’on appelle du greenwashing, du lavage de cerveau avec du pipi de robot.

Mon pauvre, tu m’as l’air bien remonté. (il se frotte l’oreille) 

Et c’est tout le système productiviste qui agonise dans un râle bruyant, soutenu par tous les consommateurs. Et tout le monde vit dans le déni: les gens savent pertinemment que c’est mal de faire un Genève-Londres pour 12€, mais on continue en se donnant bonne conscience avec des « petits gestes pour la planète ». Si j’éteins mon wifi la nuit, ça compense mon week-end en avion, non? Tout le monde est mal à l’aise par rapport à ça, alors on adule Bertrand Picard, nouveau prophète de la technologie verte et chercheur de solutions. La décroissance explique que c’est perdu d’avance: il ne faut pas chercher l’écologie dans un système productiviste.

Mais la science va bien trouver une solution pour tout ça, non?

C’est un mythe! On nous fait croire que la technologie nous sauvera, mais c’est ignorer le paradoxe de Jevons (plus ton système énergétique est efficient, plus les gens vont consommer avec), l’effet rebond de consommation (plus une ressource est rendue disponible, plus les gens vont l’utiliser) et surtout, surtout, la deuxième loi de la thermodynamique.

(il bâille) BORING!

En clair: les ressources du monde sont finies. On ne peut donc pas espérer une croissance infinie. Donc, autant décroître avant l’effondrement.

Ok. Donc il faut s’éclairer à la bougie, c’est ça? Je vais m’y brûler les moustaches. Et puis ça pue, tes trucs!

Ça, c’est l’image qu’on donne de la décroissance: un retour à l’Âge de pierre, éclairé à la lampe à huile, dans un monde ultra-policé avec contrôle des naissances. L’autre argument récurrent, c’est d’expliquer que la décroissance est inapplicable pour le Tiers-Monde, auquel ce serait égoïste de refuser le progrès dont l’Occident a pu profiter pendant deux siècles. Comme si c’était égoïste de prévenir quelqu’un qu’il va faire une erreur.
Bien sûr, certains vont pointer du doigt mes contradictions: je prends encore l’avion, j’ai une voiture et un scooter, un appartement mal isolé, un iMac, un iPad, un iPhone… Mais t’es qui, toi, pour nous donner des leçons?

Ok, et moi je vais aller me recoucher. Juste avant… Les pistes d’actions concrètes, parce que tes idées, là, c’est un peu flou du genou. 

Yawning_1

Cultivez l’art d’ouvrir la gueule

Vivre la décroissance, c’est refuser de consommer des produits superflus (aujourd’hui, sur QoQa: un mini-réfrigérateur avec allume-cigare. Oui madame), c’est retrouver des potes pour des jeux de société, c’est pratiquer la « sobriété heureuse » ou la « simplicité volontaire » comme disent les Québecois. Concrètement, c’est manger local, bio et peu emballé, c’est faire longuement l’amour, c’est lire des bouquins en papier et jouir du temps qui passe. C’est profiter de la vie, en somme.

Voilà un programme qui me plaît! (il se lèche la patte avant et s’endort)

Publicités
Par défaut

3 réflexions sur “La Décroissance expliquée à mon chat

  1. zeiram dit :

    Dans le passage sur Christophe Colomb, j’ai quand même lu trois fois l’une des phrases comme suit : « les marins déprimaient et s’en plaignaient à leur animal. » Et je m’interrogeais bêtement sur ce qu’ils pouvaient bien avoir comme animaux de compagnie sur un bateau. 😀

    (Ceci était mon commentaire inutile du jour, vous pouvez reprendre une activité normale…)

  2. Je me suis vraiment intéressé à la décroissance pour des questions professionnelles (comme toi) et personnelle (comme toi). Je suis assez « sobriété heureuse » (pas de voiture, très peu d’achats hors livres, manger bio, pas trop carné, privilégier les fêtes entre copains, appart sympa mais pas grand, pas de TV, tout ça tout ça). Ce qui veut dire que, si tout le monde fait comme moi, on consomme (je l’ai calculé) entre 1.3 et 1.5 planète (ce qui est pas mal mais pas suffisant)… Ensuite, j’ai essayé de remplir le questionnaire pour réussir, en Suisse, à consommer du 1 planète. Franchement, je vois pas comment expliquer ça au beauf moyen… Après ça, je suis devenu assez pessimiste sur la capacité de l’humanité à se sauver. Mon avis là-dessus est le suivant: on va continuer jusqu’à ce que ce soit vraiment la grosse merde. Ensuite, il va y avoir, comme d’hab, une privatisation des bénéfices et une socialisation des pertes. On va dealer les problèmes en privilégiant la réalité économique et en s’en fichant des conséquences sociale. En conséquence, les radicalisations vont se poursuivre et les nationalismes se tendre. Bref, on a pas fini de construire des murs… (et encore, je suis positif, je rentre de vacances…).

    Gros becs.

    • Yvan_R dit :

      Merci pour ton message et ton engagement!
      Je suis probablement moins pessimiste que toi: même si je n’écarte pas le scénario d’un effondrement (lire l’excellent Traité de collapsologie de Pablo Servigne), je pense que les crises (écologiques, économiques, humaines) sont tellement enchevêtrées qu’une prise de conscience d’un seul de ces aspects suffira à impacter sur les autres. Je veux croire à une masse critique de personnes conscientes qui finiront par dire non et provoqueront une sécession plus ou moins brutales avec la société de consommation.
      Et surtout, je pense que l’effondrement écologique aura au moins le mérite d’entraîner le système capitaliste dans sa chute. On ne nous refera donc pas le coup de pute de 2008 (privatisation des bénéfices, socialisation des pertes). Il n’y aura plus de bénéfices à faire…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s