Actualité, écologie, Choses politiques, Décroissance, Poésie

Je ne veux pas aller sur Mars

C’était le buzz d’hier: Elon Musk a lancé mardi une Tesla décapotable en orbite autour de la Terre; ensuite, pschuittt, elle filera dans le néant pour rejoindre Mars, puis terminera son odyssée autour du Soleil.

Je devrais me réjouir, TU DEVRAIS TE RÉJOUIR BORDEL, c’est surréaliste et poétique cette affaire, une voiture dans l’espace, un autoradio qui diffuse Space Oddity de David Bowie, le mannequin Starman au volant avec le GPS en mode « Don’t Panic », le tout dérivant à l’infini… Un Ulysse high-tech cherchant son Ithaque. Quel message inspirant pour les générations futures qui succomberont sans doute au chant des sirènes: Aim for the stars – if you fail, you’ll land on the moon!

En plus, Elon Musk a des formulations inspirées: il a rebaptisé la Big Falcon Rocket la « Big Fucking Rocket » – il a du flair pour les allitérations, c’est tout en subtilité et en nuances. Tu fais un beau poète, pwêt-pwêt. Et même si tu suintes l’arrogance, Musk, je dois bien reconnaître que tu as le sens de la mise en scène; quelles belles images ça te permet de tweeter, cette aventure de rutilante bagnole en apesanteur.

Starman

Parce que tout est là, tu le dis toi-même:

« C’est un peu idiot et fun. Mais les choses idiotes et fun sont importantes »

Là on va se fâcher, parce que les choses idiotes et fun ne sont pas nécessairement importantes. Là, tu confonds le sens du fun avec le fait de bousiller des tonnes de carburant, de perdre un propulseur dans l’océan et de divertir tout le monde vers la démesure spatiale et l’hybris d’un multimilliardaire, parangon de l’overachiever, sauveur du monde avec ses usines à machins-trucs et messie du consumérisme.

Je me réjouirais davantage si on avait envoyé dans l’espace un message d’amour et d’unité, de curiosité, d’espoir… Là, l’espoir se résume à la technologie et à la conquista spatiale: un futur peu ragoûtant fait de beaufs en tenue d’Interstellar cruisant sur la voie lactée, posant pour un selfie intersidéral (« I’m on Mars #tropcool #decalagehoraire #TotalRecall ») devant les bulbes photovoltaïques d’une futuriste cité martienne, au volant d’une Tesla zéro-carbone.

Pourtant, qu’est-ce que c’est cooooool d’envoyer des mannequins et des voitures dans l’espace, poursuit l’article du journal du geek:

« Peut-être qu’il sera découvert par une future race extraterrestre », s’est enthousiasmé Musk. « Que faisaient ces gens ? Ils vénéraient cette voiture ? », s’est-il encore amusé.

MAIS BIEN SÛR, HA HA HA QU’EST-CE QUE C’EST DRÔLE ces humains qui vénèrent ces tas de ferrailles pour aller à leur travail vénéré pour gagner de l’argent vénéré et acheter des possessions vénérées. Les églises sont vides, mais si vous vous rendiez compte de tout ce qu’on vénère, chers extraterrestres! On vénère le centre commercial tous les mercredis après-midi, en famille et avec l’ice-cream en guise d’hostie pour le petit dernier.

Vénèr’, moi?

Certes, me voilà dans une colère intersidérale. Je m’indigne qu’on puisse offrir autant d’attention à un éco-tartuffe en oubliant le bilan carbone de l’opération, les fonds faramineux qu’il a fallu engouffrer dans cette folle forfanterie, un coup médiatique qui occulte son coût écologique.

Allez, quoi, joue pas les pisse-froid, tu nous emm*rdes avec ton écologie de rabat-joie.

Je pisse encore bien sur qui je veux: ma génération (et les plus jeunes) semble fascinée par les gadgets technologiques (le triple beamer pour mieux s’isoler entre amis, le tamagotchi pour adulte, l’aile pour s’amuser dans les nuages, la turbopelle à neige), pour mieux nous divertir du seul vrai combat du XXIe siècle: la crise climatique. Nous devrions être en état de guerre contre la pollution et nous préférons jouer les Icare pour nous envoler loin de nos responsabilités.

So booooring! C’est devenu ringard de garder les pieds sur Terre. Hop, hip hip & hourra, suivons la hype pour aller plus haut, plus loin, dans une orgie de la démesure qui ne rassasiera personne. Consommons, consumons tout ce qui nous a été donné! Après nous, le déluge!

(Il y avait une très belle exposition sur la démesure au musée romain de Vidy, mais c’est fini le week-end passé, je ne peux même plus vous encourager à y aller) (une balade en forêt c’est bien aussi)

Tu pues, Musk. Tu offres de la poésie à consommer par carte de crédit, des rêves en carlingue et des idéaux de plastique. Jamais je n’achèterai ton ticket pour Mars; je continuerai à m’exciter davantage pour les plaisir terrestres:

une partie de galipette le dimanche matin dans la douceur des draps propre

une soirée-jeu avec des gens que j’aime

un coucher de soleil sur les crêtes du Jura, sans décapotable en orbite pour obscurcir mon horizon.

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La révolution au poignet

Une pub qui circule sur Facebook. On me vante une « slow-watch » qui n’affiche que les heures, qui m’explique qu’il est temps de vivre SLOW, que c’est à moi de décider « si je veux courir après chaque minute ou vivre l’instant présent. »

Je me dis CHOUETTE de la pub pour la décroissance.

Je vais sur leur site – stylé comme disent les jeunes – il y a des belles photos avec des belles personnes qui font des belles activités dans des belles villes avec des beaux slogans:

« Êtes-vous prêts à vivre slow? »
« Nous avons créé une montre qui vous permet de voir le temps de manière différente. »
« Et mon cul, c’est du poulet. »

(chassez l’intrus)

Il y a même une vidéo qui nous raconte « l’histoire de slow » – une accumulation de tellement de clichés qu’on dirait une parodie de storytelling du XXIe siècle – un ramassis de navrants poncifs qui indigneraient tout « créatif » qui se respecte:

On nous sort le grand jeu: quelques arpèges minimalistes à la guitare, une narration en anglais avec un accent germanique, un passage en noir et blanc pour montrer que houuuu c’est mal, notre société actuelle est engoncée dans une grisaille fébrile, Jean-Pierre en costard et Monique en tailleur descendent dans le métro comme à la mine, et Oh! surprise, les accords redeviennent majeurs, on revient en couleur et hop, nous voici sauvés par deux entrepreneurs relax en chemise blanche, des winners de HEC pris en contre-plongée sur fond de ciel bleu, contemplant avec tendresse une bretelle d’autoroute qui s’agite sous leurs pieds/

Ah! J’oubliais la NATURE, oooh la jolie abeille qui butine cette douce fleur dans une ville si boisée, et le doux clapotis du port industriel, et le parc d’attraction, ooooh le zouli tour de force du cadreur qui a pu fondre la zoulie grande roue à l’arrière-plan comme écho à la zoulie forme de la montre/

et les deux messies de la décroissance capitaliste discutent dans une atmosphère lancinante de tension sexuelle délicieusement jouasse, ils sont détendus, sereins, petit effet slow-motion, ils jouent au beach-tennis dans un parc/

wow bordel pourquoi j’ai jamais pensé à jouer au beach-tennis dans un parc urbain, ça a l’air trop relaxant, il me faut cette montre, j’en ai besoin comme d’une nouvelle pulsation cardiaque, j’en ai trooooop besoin pour révolutionner ma vie misérable de banalité, allez, c’est combien? Prenez mon argent! Combien? Combien? Combien?

280CHF, garantie 2 ans, livraison gratuite.

takemymoney

La vie ne vaut rien et rien ne vaut l’envie

Hier soir, j’ouvre le magazine du WWF: pour m’engager dans des « gestes pour l’environnement », on m’y encourage à acheter du lait de soja (Brésil), une lunch-box en inox (Inde) et une bouteille en verre avec un zouli petit panda, un « produit bien pensé, stylé, écologique et fabriqué en Allemagne. »

Bienvenue dans le consumérisme vert, où l’on vous parle de « Zéro déchet » pour mieux vous vendre des nouveaux sacs recyclables et des nouvelles petites boîtes en plastiques  (c’est plus sexy que de vous encourager à aller dans un magasin de seconde main pour trouver des Tupperware usagés, où, beurk, il y a peut-être des pauvres qui ont mangé un gratin de pâtes dedans).

Davantage de la même chose: on nous fait croire que l’engagement pour la planète passe par des nouveaux « changements de comportements » sans remise en cause essentielle du système. Alors on s’achète des gadgets écologiques comme autant d’indulgences contre le réchauffement climatique. Dans trente ans, quand le petit Paul-Aimé (né en 2038) nous demandera ce qu’on a fait pour lutter contre la crise écologique, on lui dira qu’on a acheté des bouteilles avec des pandas et qu’on a éteint le wi-fi la nuit. Trop fort. Prends ça dans ta face, réchauffement!

Imaginez Jean Moulin menant la Résistance grâce à la vente de briquets à l’effigie de Churchill; on aurait troooop repoussé le fascisme en nous limitant à des « petits gestes pour la démocratie »:
Ne mangez de la viande allemande qu’une fois par semaine!
Achetez le dernier livre de Charles De Gaulle!
Partage sur ton mur si tu es solidaire avec la Pologne!
 

cdg

Je sors d’une lecture fascinante du Syndrome de l’Autruche (George Marshall, Actes Sud) qui analyse le déni climatique, le fait qu’une hallucinante majorité d’entre nous soit désormais consciente de l’inéluctabilité de la crise climatique sans pour autant parvenir à agir de manière concertée. Marshall y décrit le « biais de l’action unique »: nous nous empressons d’adopter un seul geste comme preuve de notre préoccupation, sans aller plus loin. Ce geste-phare devient une licence morale pour réduire notre responsabilité individuelle au sein du groupe:

Les participants accentuent leurs petits gestes et se dépeignent en des termes héroïques. Un homme […] se vanta de tous les efforts de recyclages qu’il déployait: pas une seule feuille de papier ne se retrouvait dans sa poubelle à déchets. Ainsi, ajouta-t-il, il se sentait « moins coupable de prendre autant l’avion. » (p. 323)

On va me taper dessus en disant que je décrédibilise les petits gestes, que je désosse les colibris et que je sape les efforts. Et puis mon gaillard, ton torchon d’article part d’une pub Facebook. C’est ça, ta manière d’enquiller le capitalisme: scroller ton fil d’actualités?

Non, ma manière d’acculer le consumérisme, c’est de respecter le 25 novembre et la plupart des autres jours comme journée sans achat, de refuser de céder aux sirènes de la pub, et de décourager mes semblables de s’identifier à leurs objets. Nous gagnerons le combat contre le réchauffement climatique à la force du poignet et pas à coup de billets de banques. Nous ne pourrons pas nous acheter une conscience. Une conscience, ça se gagne.

Ce qu’il faut, et le plus vite possible, c’est un cadre politique cohérent qui fournisse un contrat de participation partagée – […] sous forme de taxe, de rationnement ou de dividende –, dans lequel les actions individuelles soient reconnues et récompensées, au même titre que les contributions tout aussi importantes des gouvernements, des entreprises et des compagnies exploitant les combustibles fossiles. Nous ne voulons pas le pouvoir de l’individu, mais celui du peuple.

 

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Jeux

Le secret de la bataille

Grâce à l’excellent podcast du génialissime Mark Rosewater (le chef designer des cartes Magic), je suis tombé sur un ouvrage saisissant de game design. Jesse Schell a été créateur de jeux pour Walt Disney et enseigne désormais à l’Université de Carnegie-Mellon (« Professeur de jeu », ça sonne comme la carrière de rêve). Ce bouquin est une somme en matière d’analyse des jeux de société et regorge de conseils en matière de créativité; Schell y livre également quelques analyses subtiles de nos interactions avec les jeux. Il perce ainsi le mystère de l’intérêt à jouer à la bataille…

(ma traduction suit l’original)

« In War, the two players each have a stack of playing cards. In unison, they each flip over the top card form their stack to see who has the higher card. The player with the higher card wins the round keeping both cards. In the case of a tie, more cards are flipped, and the winner gets a larger take. Play continues until one player has all the card.
How could a game like that possibly involve any problem solving? The outcome is predetermined – the players make no choices; they just gradually reveal who the winner will be. Nonetheless, children play this game just as happily as any other games. This baffled me for some time, so I took the cultural anthropologist point of view. I played the game with some children and tried hard to remember what it felt like to be a child playing War. And the answer quickly became obvious. For children, it is a problem-solving game. The problem they are trying to solve is « can I control fate and win this game? » And they try all kinds of ways to do it. They hope, they plead to the fates, they flip over the cards in all kinds of crazy ways – all superstitious behaviors, experimented with in an attempt to win the game. Ultimately, they learn the lesson of War: you cannot control fate. They realize the problem is unsolvable, and at that point, it is no longer a game, just an activity, and they soon move on to games with new problems to solve. »

« À la bataille, deux joueurs ont chacun une pile de cartes à jouer. À l’unisson, ils retournent la première carte de leur paquet et regardent qui a la carte la plus puissante. Le joueur ayant la carte la plus élevée gagne la manche et reçoit les deux cartes. En cas d’égalité, d’autres cartes sont retournées et le gagnant reçoit une plus grande mise. Le jeu continue jusqu’à ce qu’un joueur possède toutes les cartes.
Où réside l’intérêt ludique d’un tel jeu? Le résultat est déterminé – les joueurs ne font aucun choix; ils se contentent de révéler progressivement le gagnant prévu. Pourtant, les enfants jouent à ce jeu avec autant d’enthousiasme que n’importe quel jeu. C’était une énigme pour moi pendant très longtemps, aussi ai-je adopté la posture de l’anthropologue. J’ai joué quelques parties avec des enfants, tout en essayant de me rappeler mes sensations de gamin jouant à la bataille. La réponse m’a sauté aux yeux. Pour les enfants, c’est un jeu de résolution de problème. Le problème qu’ils cherchent à résoudre est « Puis-je contrôler le destin et gagner cette partie? » Ils essaient par tous les moyens d’y parvenir. Ils prient, invoquent les dieux du destin, retournent les cartes de toutes les manières – des comportements superstitieux, comme autant de tentatives de gagner la partie. Au bout d’un certain temps, ils percent le secret de la bataille: on ne peut pas contrôler le destin. Ils comprennent que le problème n’a pas de solution, et à partir de là, le jeu n’en est plus un. Il devient une activité, et ils s’en détournent pour d’autres jeux, avec de nouveaux problèmes à résoudre. »

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Improvisation et créativité, Théâtre

Quand tu commences

Bon, mais vous prévoyez quand même une trame?

(C’est la question qu’on me pose le plus souvent après un spectacle ou une animation d’impro. C’est toujours un compliment, je trouve. Et c’est aussi une formidable manière de définir l’art de l’improvisation avec le spectateur, qui après avoir confié son admiration pour notre sens de la répartie, notre connexion collective et notre humour, me lance:)

Bon, mais vous prévoyez quand même une trame?

Rien n’est prévu à l’avance; on ne sait pas dans quelle époque on va jouer, quels personnages on va incarner et quels seront les éléments de l’histoire. Ça serait même contre-productif: si on prévoit des choses à l’avance, il y a le risque qu’un comédien oublie ce qui a été prévu ou qu’un élément extérieur vienne perturber nos plans. Et alors là, ça devient très compliqué d’improviser: est-ce que je reste fidèle au « plan », ou est-ce que j’oublie complètement le script? Et est-ce que mes collègues feront le même choix? C’est plus simple de ne rien prévoir, et d’approcher la scène comme une page blanche. 

Mais comment vous savez quelle idée il faut suivre?

A priori, on suit toujours la première idée qui est exprimée, parce que c’est celle qui existe, qui est déjà là, que le public a vue. L’essence de l’improvisation théâtrale, c’est de pouvoir présenter des histoires dans des réalités cohérentes. Si mon partenaire commence à jouer un cow-boy, j’ai tout intérêt à évoluer dans le même univers. Je pourrais faire un autre cow-boy, ou un apache, ou un croque-mort, ou son père qui veut le décourager de se venger des pillards qui intimident la ville.

Ça veut dire que vous allez toujours à l’idée la plus simple?

Oui et non. Si je reprends mon exemple de western, j’ai une totale liberté de point de vue, de thématique et de registre théâtral: je peux incarner un autre cow-boy qui vient d’être provoqué en duel (une scène qu’on a certainement vu déjà plein de fois); je peux aussi mettre en scène le colt du cow-boy qui exprime des états d’âme sur le pouvoir qu’il donne aux hommes « Bouhouhou! Je ne suis qu’un instrument de mort; j’aurais dû faire comme mon cousin, qui donne les départs des courses de chevaux au Minnesota! »

Et quand vous n’avez plus d’idée? Ou que vous n’avez pas la bonne idée?

Il n’y a pas de « bonnes » idées. Les grandes idées sont des petites idées qu’on a laissé grandir. L’attitude à avoir, c’est que les idées n’ont pas besoin d’être trouvées. Elles sont déjà là, il suffit juste d’y prêter attention. Mettons qu’une comédienne vienne au centre du plateau et se mette à taper du pied et à regarder sa montre. Peut-être qu’elle n’a aucune idée de ce qu’elle fait (de prime abord, elle attend) ou de qui elle attend (Son élève? Son adjoint au maire? Son dragon?). Qui peut juger laquelle de ces idées sera une « bonne » idée? Dès que vous changez votre attitude sur la qualité de la créativité, vous vous libérez d’un poids énorme.

Mais alors qu’est-ce que vous travaillez dans vos « répétitions d’impro » ou vos ateliers du genre?

Sur des ateliers de deux à trois heures, les improvisatrices et improvisateurs professionnels apprennent généralement à se connecter les uns aux autres, à accéder à leur imagination, en plus de tout le travail théâtral qui peut être abordé: voix, corps, interprétation, développement d’un catalogue de personnages…

Ha, je vous arrête, là: vous préparez vos personnages! Vous admettez quand même que vous préparez des choses à l’avance?

Quand Miles Davis nettoie sa trompette, est-ce qu’il est en train de planifier son prochain solo? Je ne crois pas. Pour nous, le travail des personnages, c’est la même chose: on peaufine un instrument, on donne un corps à l’enveloppe. C’est le contenu qui change à chaque fois. Je ne vais pas jouer mon boucher marseillais de la même manière dans une scène d’amour et dans une scène de dispute. Je ne vais pas le jouer de la même manière face à un pote de compagnie ou à un improvisateur que je connais à peine. Je ne vais pas le jouer de la même manière à une animation d’entreprise ou un spectacle devant dix personnes. En fait, je ne vais jamais le jouer de la même manière: les personnages sont là pour être toujours réinventés.

Mais… Est-ce que ça vous est arrivé de ne plus avoir d’idées?

Souvent. Tout le temps. C’est le meilleur état, parce qu’il nous laisse libre et nous pousse dans les retranchements. Et en même temps, on n’est jamais sans idées. Il suffit de faire deux minutes de méditation pour voir qu’on est incapable d’arrêter son esprit. Les idées circulent, elles coulent autour de nous. Si vous écoutez autour de vous, vous avez toutes les idées de la terre. Le génie de l’improvisation, c’est de pouvoir exprimer et connecter ses idées, pour en faire quelque chose de théâtral. Si je tourne calmement autour d’une première idée, je vais très vite avoir envie de raconter une histoire; si j’entends un spectateur qui tousse, je vais pouvoir raconter l’histoire d’un glaire qui voulait désespérément sortir de sa gorge et découvrir le monde. Je vais faire voyager ce glaire et lui faire vivre des aventures.

Mais quel genre d’aventures? Vous avez des trucs pour raconter les histoires?

Une histoire fonctionne comme un coeur qui bat: un moment de tension (systole) et un moment de relâchement (diastole). C’est un rythme binaire, très lent. Le spectateur va retenir sa respiration quand l’héroïne soulève la voiture pour sauver son chien, et il y aura un soupir de soulagement en voyant que Youki est encore vivant. Une histoire, c’est donc créer des problèmes et y trouver des solutions: notre cerveau reptilien est très fort pour créer des problèmes (Danger! Mammouth! Froid!), et notre cerveau gauche, plus abstrait, peut conceptualiser des solutions. Un enfant de six ans sait construire une histoire, parce qu’il a intégré très tôt ce besoin de danger/solution: c’est un peu comme un jeu « pour se faire peur », comme le lionceau qui se fait pourchasser par sa mère dans la savane. Et ça nous fait retomber sur une fonction vitale du théâtre, qui est de purger nos pulsions-passions-peurs et de cultiver le champ des possibles. À partir de là, on ennuie rarement si on raconte une histoire.

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Soleil Vert et vert l’échaufaud

Je résume pour les non-Suisses qui me lisent: dans 4 jours, le peuple votera pour ou contre une « Economie Verte », une initiative lancée en 2012 par le parti écologiste qui vise à réduire l’empreinte écologique de chaque citoyen à une planète (contre trois actuellement). Les mesures comprennent une gestion rationnelle et parcimonieuse des ressources naturelles pour une production minime de déchets. Un peu comme si la Suisse appliquait au pied de la lettre les résolutions de la mascarade de Paris la COP21.  Le débat est très polarisé: les partis de droite rejettent l’initiative, alors que les partis de gauche (et les Verts libéraux) la soutiennent.

Tout d’abord, je me suis dit que c’était un combat perdu d’avance, parce que l’initiative ne va pas assez loin à mon goût (l’objectif devrait être quelque chose comme 2030), mais au fil des courriers des lecteurs et des lettres ouvertes, je me suis dit que j’allais plonger mon nez dans ce débat puant, au risque de renifler de tout près les miasmes cyniques des défenseurs de l’économie. Florilège de prouts argumentatifs qui font fi de la réalité du GIEC:

  1. L’objectif est trop ambitieux (information de la Confédération, page 5)
    L’objectif d’une seule planète en 2050 n’est pas ambitieux, il est indispensable. Parce que la mauvaise nouvelle, c’est que les prédictions les plus alarmantes sur le réchauffement sont devenues des réalités. Par rapport à 1880, la planète a déjà gagné +0.85°, et nous pourrions atteindre +4.8° à l’horizon 2100. Si vous voulez suivre l’évolution de la température du globe, jetez un coup d’oeil sur ce graphique.
    Mais vous allez me dire que 2°, c’est plutôt cool non? On va pouvoir planter du blé dans le permafrost russe et cultiver des fraises au Danemark, non? Oui, presque. Sauf que 2° de plus, c’est déjà trop. Avec 2° de plus, la calotte glaciaire va commencer à fondre, le permafrost va libérer encore plus de CO2, « la production agricole indienne [diminuera] de 25%, provoquant une famine jamais vue. Mais ce n’est rien par rapport au sort du Bangladesh, dont le tiers sud – où vivent soixante millions d’individus – serait littéralement noyé sous les flots à la suite de l’élévation du niveau de la mer. » (Servigne & Stevens, 2015, p. 71).
    Je sais que c’est des mauvaises nouvelles. Le réchauffement climatique, c’est un peu comme le site rotten.com ou la vidéo de la Fistinière: tu as quand même envie de savoir de quoi ça parle, façon d’être éduqué, mais une fois que tu es au courant, tu préférerais ne pas savoir.
    Il faudra que les gens des pays fortement industrialisés admettent qu’ils sont dans le déni écologique: au fond, nous savons tous très bien que nous polluons beaucoup trop et que nos « petits gestes » de colibris équivalent à pisser dans des violons. Ça nous paraît tellement difficile d’abattre la bête capitaliste que nous préférons étouffer la planète à petit feu. On nie la réalité et on s’enferme dans une schizophrénie shootée à la consommation: vendez-moi mon tofu bio importé d’Amérique du Sud et ma bière artisanale à base de malt allemand, que j’oublie un peu le reste de mes paradoxes.
  2. Les mesures radicales impliquées par Economie Verte affecteraient l’économie (information de la Confédération, page 5)chat_gotlib
    L’argument ressemble de toute manière à une lapalissade: le changement va transformer les choses. Oh mon Dieu, mais heureusement! Quelle chance qu’on puisse ne pas se baigner deux fois dans le même fleuve! Mais le problème de cet argument, c’est de croire que l’économie va rester dans un équilibre constant ad aeternam, et que la croissance infinie est possible. Qui sont les idéalistes, à ce stade?
    Dans tous les cas, l’économie va devoir changer et s’adapter. Mais il faut voir si ce changement est décidé de notre plein gré, ou subi de plein fouet. Mon père m’a enseigné la sagesse du comportement à adopter en temps de crise: c’est toujours mieux de sauter soi-même que de se laisser pousser, tu retombes mieux sur tes pattes.
  3. L’initiative va trop loin (information de la Confédération, page 12)
    Non, non, pas du tout. De fait, si on arrêtait aujourd’hui toute émission de gaz à effet de serre (GES), on en ressentirait les effets pendant encore 100 ans. Cent ans. De notre point de vue, cent ans, c’est 1916. Cette année-là, il y avait la révolution de Pancho Villa, la bataille de la Somme et la naissance du mouvement Dada. C’est bin loin, c’t’affaire-là. Imagine Tristan Tzara qui s’allume une cigarette; en 2016, elle fume encore! C’est dire l’urgence du virage écologique qu’il faudra prendre ces prochaines années (mais depuis le film de Mélanie Laurent, on sait que les engagements seront pris Demain – comme si la transition écologique souffrait d’une irrémédiable malédiction de procrastination).
  4. La Suisse est déjà bon élève, je vois pas pourquoi on ferait des efforts. Et puis certains sont pires que nous. (24Heures, courrier des lecteurs du 21.09.16)
    Le traditionnel argument du pire, doublé de l’argument du premier de classe. Soyons pragmatiques, nivelons par le bas…
    Le problème, c’est que la Suisse n’est pas du tout première de classe (ou alors dans le mauvais sens du graphique): au niveau de l’impact carbone, la Suisse se place au 18e rang mondial (source: empreinte écologique par pays par habitant, Global Footprint Network, chiffres de 2010, rapport de 2014). Avant la France, l’Allemagne et l’Italie. Alors peut-être que les Helvètes mettent mieux en évidence leurs bons comportements de recyclages, mais c’est uniquement la pointe de l’iceberg du problème de consommation des ressources. À quoi bon recycler sa canette d’Heineken si c’est pour bouffer de l’agneau de Nouvelle-Zélande?
  5. L’écologie doit être un réflexe, pas une obligation. On en a marre des taxes! L’essence coûterait 12.- le litre! (24Heures, courrier des lecteurs du 21.09.16)
    Comme le rappelle très justement ce bel article de Seth Godin, l’être humain est assez indiscipliné quand il s’agit de s’auto-limiter par rapport à un mésusage. Il lui faut donc des lois et des taxes pour le rappeler à l’ordre et lui donner des garde-fous (l’Homme est-il fou, à la base?). Si le seul moyen pour que les gens prennent conscience du vrai prix d’un litre d’essence, je veux bien faire une année le pousse-pousse pour les invalides.
    http://www.andysinger.com/
  6. L’initiative nous obligerait à diminuer notre consommation par trois! (24Heures, courrier des lecteurs du 21.09.16)
    Ce raisonnement est absurde. C’est d’empreinte qu’il s’agit, pas de consommation brute. Si vous achetez des filets de perche pêchés et conditionnés localement, par rapport à un saumon du Groenland, vous avez diminué votre empreinte par trois. Et vous avez toujours votre poisson dans l’assiette! Si vous renoncez à votre bain chaud au profit d’une douche chaude, vous avez diminué votre empreinte par trois. Et vous êtes quand même propre. L’argument des douches froides est absurde, anti-mathématique, fallacieux et consternant.
    C’est l’absurdité de ce site contre l’initiative, qui pose trois faux dilemmes sans imaginer une voie du milieu: en bref, si vous êtes végétarien, que vous aimez les douches froides et que vous ne partez jamais en vacances, vous êtes moins concerné qu’une majorité de personnes (hey, c’est l’fun: si vous êtes minoritaire, vous avez probablement tort). Croire que nous devrons renoncer à tout confort en adoptant un train de vie sobre relève du manque d’imagination et de l’amnésie. Manque d’imagination, parce que je peux très bien aller visiter l’Allemagne en vélo. Amnésie, parce que j’estime que le « progrès » a également diminué mon confort: le bruit des voitures, le vacarme des chantiers, la défiguration des paysages, la pollution des rivières. Si on nous avait demandé de voter le monde de 2016 en 1981, aurait-on dit OUI?

En conclusion

Quand le texte de l’initiative est sorti, j’ai pensé que c’était une emplâtre sur une jambe de bois. Un peu comme si, à bord d’une Ferrari lancée à 200 km/h contre un mur, tu décidais de couper la climatisation pour économiser un peu l’énergie. Mais au moins, l’initiative va dans le bon sens, et je voterai oui dimanche. Mais au-delà de cet engagement, la solution à la crise climatique passe obligatoirement par une remise en question du système capitaliste: on ne doit plus encourager la compétitivité économique quand il s’agit de sauver la planète ensemble. On ne doit plus encourager le libéralisme quand il faut prendre conscience des limites. On ne doit plus se fier au progrès quand celui-ci amène davantage de problèmes que de solutions.

On me dira que j’ai tort de tout mettre dans le même panier, que les banques ont leur utilité pour la société, que je suis bien content d’avoir un scanner dans l’hôpital de mon quartier et que le chocolat MaxHavelaar permet à des familles uruguayenne de vivre dans des conditions décentes. On me dira aussi que la technologie trouvera une solution, que les panneaux solaires feront refleurir le désert et qu’on inventera de la viande sans tuer des animaux.

Et je vous répondrai que ça fait bientôt quarante ans que le développement durable ne tient pas ses promesses; que les scénarios pessimistes sur le réchauffement climatiques parlent de crises systémiques, passant par des famines, des désordres sociaux, des mouvements de population et des épidémies dont on ne mesure pas encore l’énormité; que vous ne trouverez ni assez de cuivre pour vos panneaux solaires, ni assez de lithium pour vos batteries, ni assez de pétrole pour vos polymères. Mais surtout que vous ne trouverez pas assez de rêveurs pour alimenter vos cauchemars de croissance infinie.

L’hiver vient, diraient les Stark.

L’hiver vient, et tout le monde est en train de se demander quel cadeau offrir à Noël.

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La mauvaise foi

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Ça s’appelle un mankini

La France se noie dans un débat puant sur le burkini, et la Suisse s’emberlificote à propos d’un projet d’initiative pour interdire la burqa. Lire les courriers des lecteurs par les temps qui courent, c’est perdre la foi en l’humanité. Personnellement, si je suis radicalement opposé au fait d’obliger une femme à porter une burqa (comme je suis radicalement opposé au fait d’obliger mon voisin à porter un string, d’ailleurs), je relève quand même quatre bouses argumentatives qui viennent salir le chemin d’un débat qui s’annonce puant:

 

Argument n°1: la burqa est un problème
Variantes: l’islam est en progression, les migrants musulmans sont en augmentation. Modifions donc notre constitution pour envoyer un signal clair et mettre un frein à cet effondrement de notre système religieux.

C’est tout simplement faux sur toute la ligne: le port de la burqa concerne entre 150 et 300 personnes en Suisse. C’est bien moins que le nombre des violences domestiques (17’000) et les fans de Nabila (2,2 millions). Et l’islam n’est pas vraiment en progression (+0,1% entre 2011 et 2016). On pourrait plutôt se soucier de la baisse du sentiment religieux en général (-20% de catholiques et -50% de protestants ces trente dernières années). De fait, c’est surtout les athées qui envahissent la Suisse, avec leurs blue-jeans troués, leurs légumes bio et leur goût pour la liberté individuelle.

La stratégie du comité d’Egerkingen, c’est dicter l’agenda politique pour faire un peu de publicité (lisez les âneries  rhétoriques d’Oskar Freysinger pour vous marrer un bon coup). Pendant ce temps, la gauche molle ne peut que lui emboîter le pas et se prendre les pieds dans le tapis (de prière).

Argument n°2: nous combattons la burqa parce que c’est un concept anti-féministe.
Variantes: mais bon dieu et la liberté de la femme, ces musulmans sont des machistes irrémédiables.

Là, c’est l’hôpital qui se fout de la charité: subitement féministe, l’ultra-droite veut défendre 150 à 300 femmes alors que le principe de l’égalité des salaires (pourtant dans la Constitution depuis 1981) n’est pas respecté. En Suisse, les femmes gagnent en moyenne 20% de moins que les hommes, à travail égal. Et les femmes sont sous-représentées dans tous les postes à responsabilité.

sloggi

Comment se fait-ce?

Au-delà de la paresse argumentative, c’est carrément de la mauvaise foi: si vous voulez combattre la burqa, ne dites pas que c’est pour les femmes en général. Expliquez que c’est surtout aux enfoirés d’intégristes que vous voulez donner des conseils de culture vestimentaire et de féminisme. Oh, d’ailleurs, où est-ce qu’ils étaient, les féministes, quand s’affichaient les pubs Sloggi?

Argument n°3: la burqa est portée par quelques touristes d’Arabie Saoudite qui viennent dépenser leurs pétrodollars dans nos montres suisses, il faudrait éviter de les froisser. (les touristes, pas les dollars)

Donc là, on est bien dans le camp qui s’oppose à l’initiative, mais pour des raisons purement économiques: ben oui, pour nourrir la bête croissanciste, vendons notre droit moral au plus offrant (et surtout aux Saoudiens, l’argent n’a pas d’odeur). Ça pue bien le néolibéralisme où tout le monde peut faire ce qu’il veut, tant que ça jute du fric. Ce qui est toujours amusant, avec l’argument économique, c’est qu’on peut le retourner: et les fabricants de burqa qui seront au chômage, alors, vous y avez pensé?

Argument n°4: j’ai un ami musulman qui est contre la burqa.

S’il vous plaît, que ce soit dans une soirée privée ou au discours du 1er août, n’utilisez jamais l’argument du j’ai un ami qui. Jean-Marie Le Pen utilise ce genre d’argument. Oskar Freysinger utilise ce genre d’argument. Jean-Marie Bigard utilise ce genre d’argument. Ça s’appelle un argument d’autorité-qui-n’en-est-pas-une: votre ami n’est pas représentatif des musulmans, il n’est pas un membre influent de la communauté musulmane, il n’est pas son porte-parole, etc. Votre ami n’a pas plus de poids argumentatif que mon chat jaune (qui s’en lèche les parties, de toute cette histoire).

Moralité: oui mais alors, que penser de cette initiative?

Parce qu’en fin de compte, il faut bien prendre parti, non? Eh bien, justement, non! À question stupide, réponse idiote: face à cette provocation législative, il faut répondre que certes, la burqa pose des problèmes d’éthique et de liberté individuelle, mais qu’elle n’est ni le sommet de l’iceberg, ni un problème prioritaire. L’initiative d’Egerkingen est une rodomontade aux relents xénophobes, agendée pour occuper le terrain politique.

Remarquez une chose: dans cette polémique, jusqu’ici, personne ne s’est exprimé en faveur de la burqa. Le débat est orchestré de manière à brouiller les pistes: à partir d’une question sous-jacente (êtes-vous pour ou contre le fait d’obliger certaines femmes à porter un vêtement dégradant pour des motifs religieux?), on s’encrasse dans une cacophonie de notions: la liberté de religion, l’espace public, la dissimulation de l’identité. C’est le même coup qu’avec les minarets: un comportement insignifiant est stigmatisé pour donner une voix aux gens qui en ont marre de ces islamistes. Plutôt que de chercher des solutions, on envenime les choses avec des bouses rhétoriques, pour bien laisser macérer le problème.

Il faut lire la position très intelligente et modérée du président de l’UVAM, plutôt que l’argumentaire (en cours de rédaction, LOL) du comité d’Egerkingen. Il faut comprendre que personne ne veut ni d’une contrainte à porter une prison ambulante, ni d’un article constitutionnel inique. Il faut appeler un chat un chat, pour éviter de tituber sur le chemin de la mauvaise foi.

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Actualité, écologie, Choses politiques

La Décroissance expliquée à mon chat

Je travaille trois mois à Gênes, en résidence d’artiste, sur un spectacle solo sur la décroissance (c’est pour février 2017). Quand j’annonce ça, j’essuie souvent la question de c’est quoi la décroissance? et heureusement mon chat se la pose aussi (avec d’autres questions, comme ce que je fais VRAIMENT en tant que comédien, la marque de mes croquettes préférées et pourquoi je ne me lèche pas les couilles pour les laver). Je laisse mon chat jaune Lipton mener cette interview.

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Lipton Choderlos Corleone, mon chat dans toute sa glandeur

Pourquoi tu me fais t’interviewer? Je dormais.

Parce que j’aime le dialogue, chat. Et que si c’est toi qui poses les questions, les gens pourront suivre les réponses comme si c’était eux qui les posaient.

Je pose pas les mêmes questions que les humains. Je suis pas un humain.

Je sais, chat. Je sais. Allez, pose la première question.

Qu’est-ce que la décroissance?

C’est un mouvement de pensée né à la fin des années septante qui soutient que la croissance économique n’est pas souhaitable pour des raisons écologiques. C’est aussi le titre d’un journal français très intéressant d’écologie radicale; son équivalent veveysan, Moins, est très bien aussi.

Mais quel rapport avec Gênes?

À la base, aucun rapport. J’avais surtout envie d’écrire un spectacle écologique, une réflexion sur le coût environnemental de la culture, du genre: combien coûte une représentation de Richard III dans un théâtre subventionné. Je me suis aperçu que c’était – primo – très compliqué à calculer, et – deuzio – assez anecdotique. En creusant mes recherches, je me suis rendu compte que la pensée décroissante était de toute manière liée au combat anticapitaliste. Or, en 2001, paf: il y a eu les émeutes anti-G8 à Gênes.

J’étais pas né.

G8

Wouhééé, la fine équipe.

En juillet 2001, l’Italie berlusconienne accueille le G8 à Gênes. C’est la dernière fois que les 8 pays les plus industrialisés se sont rencontrés dans le centre d’une grande ville – au sein de la société urbaine. Après les émeutes, les sommets sont devenus  plus frileux, organisés dans des villes de moyenne importance ou des nids d’aigles hyper-sécurisés. Mon point de départ, c’était cette fuite des grands de ce monde hors du forum, hors de l’espace urbain.

Je comprends toujours pas très bien le lien entre les deux.

Je sais, moi non plus. Je cherche encore. Mais j’avais aussi un autre point de départ: Gênes est la ville natale de Christophe Colomb. Pour moi, c’est un peu l’inventeur de la mondialisation. C’est très inexact d’un point de vue historique, mais symboliquement, ça tient la route: Colomb était un visionnaire qui s’est agrippé à sa vision d’un nouveau monde et qui a remis en cause les paradigmes de l’époque. C’est émouvant de lire les passages de son journal où il explique qu’après quatre semaines de navigation, les marins déprimaient et s’en plaignaient à leur amiral. Quels arguments Colomb a-t-il trouvé pour les encourager à poursuivre l’aventure? Quand tu ne sais pas vraiment qu’il y a la terre ferme devant, tu dois quand même avoir une sacrée dose de confiance en soi. C’est à l’image de l’écologie radicale: le message de la décroissance peut paraître peu sexy à première vue, mais il faut suivre le cap confiance, en sachant qu’il y a un nouveau monde à inventer.

J’ai le dos qui démange. Gratte-moi.

Chamberlain

Chamberlain brandissant l’accord de paix anglo-allemand. Ces rires.

Je vois le succès très encourageant du film Demain et les réactions enthousiastes qu’il suscite, qui dénoncent aussi la crise de l’écologie politique: on a vu un regain d’intérêt pour les Verts après Fukushima, mais sinon c’est mou du bide et complètement consensuel. En décembre 2015, il y a eu cette somptueuse COP21, ce sommet mondial autour du réchauffement climatique. Le seul « résultat » de cette grande messe écologique, c’est un vulgaire bout de papier: un accord non-contraignant qui dit en substance Ouh là là il fait déjà chaud, alors essayons de se dire qu’avec 2 degrés ça sera tout juste tenable, et prenons cinq ans pour faire valider ça par nos parlements nationaux, on se revoit en 2020 pour en recauser tranquille entre potes, ça vous va? Et surtout, est-ce qu’il reste du caviar au buffet?

Vous, les humains, vous êtes ridicules.

Je sais. Le pire, c’est que tous les gouvernements, et la plupart des partis écologistes croient encore au développement durable.

(Lipton bâille) Ben ça? Je croyais que c’était plutôt du côté des gentils, le développement durable?

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Reculer pour mieux foncer dans le mur

Non! Le fondement du développement durable, c’est une foi inébranlable dans la croissance et le progrès. Tout plein d’oxymores à se mettre sous la dent: croissance soutenable, écologie libérale, énergies vertes, moteurs propres. On nous fait miroiter une voiture électrique à « zéro émission », en cachant sous le tapis tous les composants minéraux et toxiques qui sont entrés dans sa fabrication. Il y a une hypocrisie énorme là autour: je peux m’acheter un vol easyJet et « compenser mon empreinte carbone en finançant des fours solaires à Madagascar« . Ton train de vie suisse (lequel nécessite 2,5 planètes) te permet de délocaliser ton engagement, pour aller aider les malgaches (dont l’impact est trois fois moindre) à cuire leur dîner. Les grandes entreprises se montrent sous leurs atours les plus « verts » et obtiennent des labels d’engagement pour la planète. C’est ce qu’on appelle du greenwashing, du lavage de cerveau avec du pipi de robot.

Mon pauvre, tu m’as l’air bien remonté. (il se frotte l’oreille) 

Et c’est tout le système productiviste qui agonise dans un râle bruyant, soutenu par tous les consommateurs. Et tout le monde vit dans le déni: les gens savent pertinemment que c’est mal de faire un Genève-Londres pour 12€, mais on continue en se donnant bonne conscience avec des « petits gestes pour la planète ». Si j’éteins mon wifi la nuit, ça compense mon week-end en avion, non? Tout le monde est mal à l’aise par rapport à ça, alors on adule Bertrand Picard, nouveau prophète de la technologie verte et chercheur de solutions. La décroissance explique que c’est perdu d’avance: il ne faut pas chercher l’écologie dans un système productiviste.

Mais la science va bien trouver une solution pour tout ça, non?

C’est un mythe! On nous fait croire que la technologie nous sauvera, mais c’est ignorer le paradoxe de Jevons (plus ton système énergétique est efficient, plus les gens vont consommer avec), l’effet rebond de consommation (plus une ressource est rendue disponible, plus les gens vont l’utiliser) et surtout, surtout, la deuxième loi de la thermodynamique.

(il bâille) BORING!

En clair: les ressources du monde sont finies. On ne peut donc pas espérer une croissance infinie. Donc, autant décroître avant l’effondrement.

Ok. Donc il faut s’éclairer à la bougie, c’est ça? Je vais m’y brûler les moustaches. Et puis ça pue, tes trucs!

Ça, c’est l’image qu’on donne de la décroissance: un retour à l’Âge de pierre, éclairé à la lampe à huile, dans un monde ultra-policé avec contrôle des naissances. L’autre argument récurrent, c’est d’expliquer que la décroissance est inapplicable pour le Tiers-Monde, auquel ce serait égoïste de refuser le progrès dont l’Occident a pu profiter pendant deux siècles. Comme si c’était égoïste de prévenir quelqu’un qu’il va faire une erreur.
Bien sûr, certains vont pointer du doigt mes contradictions: je prends encore l’avion, j’ai une voiture et un scooter, un appartement mal isolé, un iMac, un iPad, un iPhone… Mais t’es qui, toi, pour nous donner des leçons?

Ok, et moi je vais aller me recoucher. Juste avant… Les pistes d’actions concrètes, parce que tes idées, là, c’est un peu flou du genou. 

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Cultivez l’art d’ouvrir la gueule

Vivre la décroissance, c’est refuser de consommer des produits superflus (aujourd’hui, sur QoQa: un mini-réfrigérateur avec allume-cigare. Oui madame), c’est retrouver des potes pour des jeux de société, c’est pratiquer la « sobriété heureuse » ou la « simplicité volontaire » comme disent les Québecois. Concrètement, c’est manger local, bio et peu emballé, c’est faire longuement l’amour, c’est lire des bouquins en papier et jouir du temps qui passe. C’est profiter de la vie, en somme.

Voilà un programme qui me plaît! (il se lèche la patte avant et s’endort)

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