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Je ne veux pas aller sur Mars

C’était le buzz d’hier: Elon Musk a lancé mardi une Tesla décapotable en orbite autour de la Terre; ensuite, pschuittt, elle filera dans le néant pour rejoindre Mars, puis terminera son odyssée autour du Soleil.

Je devrais me réjouir, TU DEVRAIS TE RÉJOUIR BORDEL, c’est surréaliste et poétique cette affaire, une voiture dans l’espace, un autoradio qui diffuse Space Oddity de David Bowie, le mannequin Starman au volant avec le GPS en mode « Don’t Panic », le tout dérivant à l’infini… Un Ulysse high-tech cherchant son Ithaque. Quel message inspirant pour les générations futures qui succomberont sans doute au chant des sirènes: Aim for the stars – if you fail, you’ll land on the moon!

En plus, Elon Musk a des formulations inspirées: il a rebaptisé la Big Falcon Rocket la « Big Fucking Rocket » – il a du flair pour les allitérations, c’est tout en subtilité et en nuances. Tu fais un beau poète, pwêt-pwêt. Et même si tu suintes l’arrogance, Musk, je dois bien reconnaître que tu as le sens de la mise en scène; quelles belles images ça te permet de tweeter, cette aventure de rutilante bagnole en apesanteur.

Starman

Parce que tout est là, tu le dis toi-même:

« C’est un peu idiot et fun. Mais les choses idiotes et fun sont importantes »

Là on va se fâcher, parce que les choses idiotes et fun ne sont pas nécessairement importantes. Là, tu confonds le sens du fun avec le fait de bousiller des tonnes de carburant, de perdre un propulseur dans l’océan et de divertir tout le monde vers la démesure spatiale et l’hybris d’un multimilliardaire, parangon de l’overachiever, sauveur du monde avec ses usines à machins-trucs et messie du consumérisme.

Je me réjouirais davantage si on avait envoyé dans l’espace un message d’amour et d’unité, de curiosité, d’espoir… Là, l’espoir se résume à la technologie et à la conquista spatiale: un futur peu ragoûtant fait de beaufs en tenue d’Interstellar cruisant sur la voie lactée, posant pour un selfie intersidéral (« I’m on Mars #tropcool #decalagehoraire #TotalRecall ») devant les bulbes photovoltaïques d’une futuriste cité martienne, au volant d’une Tesla zéro-carbone.

Pourtant, qu’est-ce que c’est cooooool d’envoyer des mannequins et des voitures dans l’espace, poursuit l’article du journal du geek:

« Peut-être qu’il sera découvert par une future race extraterrestre », s’est enthousiasmé Musk. « Que faisaient ces gens ? Ils vénéraient cette voiture ? », s’est-il encore amusé.

MAIS BIEN SÛR, HA HA HA QU’EST-CE QUE C’EST DRÔLE ces humains qui vénèrent ces tas de ferrailles pour aller à leur travail vénéré pour gagner de l’argent vénéré et acheter des possessions vénérées. Les églises sont vides, mais si vous vous rendiez compte de tout ce qu’on vénère, chers extraterrestres! On vénère le centre commercial tous les mercredis après-midi, en famille et avec l’ice-cream en guise d’hostie pour le petit dernier.

Vénèr’, moi?

Certes, me voilà dans une colère intersidérale. Je m’indigne qu’on puisse offrir autant d’attention à un éco-tartuffe en oubliant le bilan carbone de l’opération, les fonds faramineux qu’il a fallu engouffrer dans cette folle forfanterie, un coup médiatique qui occulte son coût écologique.

Allez, quoi, joue pas les pisse-froid, tu nous emm*rdes avec ton écologie de rabat-joie.

Je pisse encore bien sur qui je veux: ma génération (et les plus jeunes) semble fascinée par les gadgets technologiques (le triple beamer pour mieux s’isoler entre amis, le tamagotchi pour adulte, l’aile pour s’amuser dans les nuages, la turbopelle à neige), pour mieux nous divertir du seul vrai combat du XXIe siècle: la crise climatique. Nous devrions être en état de guerre contre la pollution et nous préférons jouer les Icare pour nous envoler loin de nos responsabilités.

So booooring! C’est devenu ringard de garder les pieds sur Terre. Hop, hip hip & hourra, suivons la hype pour aller plus haut, plus loin, dans une orgie de la démesure qui ne rassasiera personne. Consommons, consumons tout ce qui nous a été donné! Après nous, le déluge!

(Il y avait une très belle exposition sur la démesure au musée romain de Vidy, mais c’est fini le week-end passé, je ne peux même plus vous encourager à y aller) (une balade en forêt c’est bien aussi)

Tu pues, Musk. Tu offres de la poésie à consommer par carte de crédit, des rêves en carlingue et des idéaux de plastique. Jamais je n’achèterai ton ticket pour Mars; je continuerai à m’exciter davantage pour les plaisir terrestres:

une partie de galipette le dimanche matin dans la douceur des draps propre

une soirée-jeu avec des gens que j’aime

un coucher de soleil sur les crêtes du Jura, sans décapotable en orbite pour obscurcir mon horizon.

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La révolution au poignet

Une pub qui circule sur Facebook. On me vante une « slow-watch » qui n’affiche que les heures, qui m’explique qu’il est temps de vivre SLOW, que c’est à moi de décider « si je veux courir après chaque minute ou vivre l’instant présent. »

Je me dis CHOUETTE de la pub pour la décroissance.

Je vais sur leur site – stylé comme disent les jeunes – il y a des belles photos avec des belles personnes qui font des belles activités dans des belles villes avec des beaux slogans:

« Êtes-vous prêts à vivre slow? »
« Nous avons créé une montre qui vous permet de voir le temps de manière différente. »
« Et mon cul, c’est du poulet. »

(chassez l’intrus)

Il y a même une vidéo qui nous raconte « l’histoire de slow » – une accumulation de tellement de clichés qu’on dirait une parodie de storytelling du XXIe siècle – un ramassis de navrants poncifs qui indigneraient tout « créatif » qui se respecte:

On nous sort le grand jeu: quelques arpèges minimalistes à la guitare, une narration en anglais avec un accent germanique, un passage en noir et blanc pour montrer que houuuu c’est mal, notre société actuelle est engoncée dans une grisaille fébrile, Jean-Pierre en costard et Monique en tailleur descendent dans le métro comme à la mine, et Oh! surprise, les accords redeviennent majeurs, on revient en couleur et hop, nous voici sauvés par deux entrepreneurs relax en chemise blanche, des winners de HEC pris en contre-plongée sur fond de ciel bleu, contemplant avec tendresse une bretelle d’autoroute qui s’agite sous leurs pieds/

Ah! J’oubliais la NATURE, oooh la jolie abeille qui butine cette douce fleur dans une ville si boisée, et le doux clapotis du port industriel, et le parc d’attraction, ooooh le zouli tour de force du cadreur qui a pu fondre la zoulie grande roue à l’arrière-plan comme écho à la zoulie forme de la montre/

et les deux messies de la décroissance capitaliste discutent dans une atmosphère lancinante de tension sexuelle délicieusement jouasse, ils sont détendus, sereins, petit effet slow-motion, ils jouent au beach-tennis dans un parc/

wow bordel pourquoi j’ai jamais pensé à jouer au beach-tennis dans un parc urbain, ça a l’air trop relaxant, il me faut cette montre, j’en ai besoin comme d’une nouvelle pulsation cardiaque, j’en ai trooooop besoin pour révolutionner ma vie misérable de banalité, allez, c’est combien? Prenez mon argent! Combien? Combien? Combien?

280CHF, garantie 2 ans, livraison gratuite.

takemymoney

La vie ne vaut rien et rien ne vaut l’envie

Hier soir, j’ouvre le magazine du WWF: pour m’engager dans des « gestes pour l’environnement », on m’y encourage à acheter du lait de soja (Brésil), une lunch-box en inox (Inde) et une bouteille en verre avec un zouli petit panda, un « produit bien pensé, stylé, écologique et fabriqué en Allemagne. »

Bienvenue dans le consumérisme vert, où l’on vous parle de « Zéro déchet » pour mieux vous vendre des nouveaux sacs recyclables et des nouvelles petites boîtes en plastiques  (c’est plus sexy que de vous encourager à aller dans un magasin de seconde main pour trouver des Tupperware usagés, où, beurk, il y a peut-être des pauvres qui ont mangé un gratin de pâtes dedans).

Davantage de la même chose: on nous fait croire que l’engagement pour la planète passe par des nouveaux « changements de comportements » sans remise en cause essentielle du système. Alors on s’achète des gadgets écologiques comme autant d’indulgences contre le réchauffement climatique. Dans trente ans, quand le petit Paul-Aimé (né en 2038) nous demandera ce qu’on a fait pour lutter contre la crise écologique, on lui dira qu’on a acheté des bouteilles avec des pandas et qu’on a éteint le wi-fi la nuit. Trop fort. Prends ça dans ta face, réchauffement!

Imaginez Jean Moulin menant la Résistance grâce à la vente de briquets à l’effigie de Churchill; on aurait troooop repoussé le fascisme en nous limitant à des « petits gestes pour la démocratie »:
Ne mangez de la viande allemande qu’une fois par semaine!
Achetez le dernier livre de Charles De Gaulle!
Partage sur ton mur si tu es solidaire avec la Pologne!
 

cdg

Je sors d’une lecture fascinante du Syndrome de l’Autruche (George Marshall, Actes Sud) qui analyse le déni climatique, le fait qu’une hallucinante majorité d’entre nous soit désormais consciente de l’inéluctabilité de la crise climatique sans pour autant parvenir à agir de manière concertée. Marshall y décrit le « biais de l’action unique »: nous nous empressons d’adopter un seul geste comme preuve de notre préoccupation, sans aller plus loin. Ce geste-phare devient une licence morale pour réduire notre responsabilité individuelle au sein du groupe:

Les participants accentuent leurs petits gestes et se dépeignent en des termes héroïques. Un homme […] se vanta de tous les efforts de recyclages qu’il déployait: pas une seule feuille de papier ne se retrouvait dans sa poubelle à déchets. Ainsi, ajouta-t-il, il se sentait « moins coupable de prendre autant l’avion. » (p. 323)

On va me taper dessus en disant que je décrédibilise les petits gestes, que je désosse les colibris et que je sape les efforts. Et puis mon gaillard, ton torchon d’article part d’une pub Facebook. C’est ça, ta manière d’enquiller le capitalisme: scroller ton fil d’actualités?

Non, ma manière d’acculer le consumérisme, c’est de respecter le 25 novembre et la plupart des autres jours comme journée sans achat, de refuser de céder aux sirènes de la pub, et de décourager mes semblables de s’identifier à leurs objets. Nous gagnerons le combat contre le réchauffement climatique à la force du poignet et pas à coup de billets de banques. Nous ne pourrons pas nous acheter une conscience. Une conscience, ça se gagne.

Ce qu’il faut, et le plus vite possible, c’est un cadre politique cohérent qui fournisse un contrat de participation partagée – […] sous forme de taxe, de rationnement ou de dividende –, dans lequel les actions individuelles soient reconnues et récompensées, au même titre que les contributions tout aussi importantes des gouvernements, des entreprises et des compagnies exploitant les combustibles fossiles. Nous ne voulons pas le pouvoir de l’individu, mais celui du peuple.

 

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