Actualité, Choses politiques

La mauvaise foi

borat_mankini

Ça s’appelle un mankini

La France se noie dans un débat puant sur le burkini, et la Suisse s’emberlificote à propos d’un projet d’initiative pour interdire la burqa. Lire les courriers des lecteurs par les temps qui courent, c’est perdre la foi en l’humanité. Personnellement, si je suis radicalement opposé au fait d’obliger une femme à porter une burqa (comme je suis radicalement opposé au fait d’obliger mon voisin à porter un string, d’ailleurs), je relève quand même quatre bouses argumentatives qui viennent salir le chemin d’un débat qui s’annonce puant:

 

Argument n°1: la burqa est un problème
Variantes: l’islam est en progression, les migrants musulmans sont en augmentation. Modifions donc notre constitution pour envoyer un signal clair et mettre un frein à cet effondrement de notre système religieux.

C’est tout simplement faux sur toute la ligne: le port de la burqa concerne entre 150 et 300 personnes en Suisse. C’est bien moins que le nombre des violences domestiques (17’000) et les fans de Nabila (2,2 millions). Et l’islam n’est pas vraiment en progression (+0,1% entre 2011 et 2016). On pourrait plutôt se soucier de la baisse du sentiment religieux en général (-20% de catholiques et -50% de protestants ces trente dernières années). De fait, c’est surtout les athées qui envahissent la Suisse, avec leurs blue-jeans troués, leurs légumes bio et leur goût pour la liberté individuelle.

La stratégie du comité d’Egerkingen, c’est dicter l’agenda politique pour faire un peu de publicité (lisez les âneries  rhétoriques d’Oskar Freysinger pour vous marrer un bon coup). Pendant ce temps, la gauche molle ne peut que lui emboîter le pas et se prendre les pieds dans le tapis (de prière).

Argument n°2: nous combattons la burqa parce que c’est un concept anti-féministe.
Variantes: mais bon dieu et la liberté de la femme, ces musulmans sont des machistes irrémédiables.

Là, c’est l’hôpital qui se fout de la charité: subitement féministe, l’ultra-droite veut défendre 150 à 300 femmes alors que le principe de l’égalité des salaires (pourtant dans la Constitution depuis 1981) n’est pas respecté. En Suisse, les femmes gagnent en moyenne 20% de moins que les hommes, à travail égal. Et les femmes sont sous-représentées dans tous les postes à responsabilité.

sloggi

Comment se fait-ce?

Au-delà de la paresse argumentative, c’est carrément de la mauvaise foi: si vous voulez combattre la burqa, ne dites pas que c’est pour les femmes en général. Expliquez que c’est surtout aux enfoirés d’intégristes que vous voulez donner des conseils de culture vestimentaire et de féminisme. Oh, d’ailleurs, où est-ce qu’ils étaient, les féministes, quand s’affichaient les pubs Sloggi?

Argument n°3: la burqa est portée par quelques touristes d’Arabie Saoudite qui viennent dépenser leurs pétrodollars dans nos montres suisses, il faudrait éviter de les froisser. (les touristes, pas les dollars)

Donc là, on est bien dans le camp qui s’oppose à l’initiative, mais pour des raisons purement économiques: ben oui, pour nourrir la bête croissanciste, vendons notre droit moral au plus offrant (et surtout aux Saoudiens, l’argent n’a pas d’odeur). Ça pue bien le néolibéralisme où tout le monde peut faire ce qu’il veut, tant que ça jute du fric. Ce qui est toujours amusant, avec l’argument économique, c’est qu’on peut le retourner: et les fabricants de burqa qui seront au chômage, alors, vous y avez pensé?

Argument n°4: j’ai un ami musulman qui est contre la burqa.

S’il vous plaît, que ce soit dans une soirée privée ou au discours du 1er août, n’utilisez jamais l’argument du j’ai un ami qui. Jean-Marie Le Pen utilise ce genre d’argument. Oskar Freysinger utilise ce genre d’argument. Jean-Marie Bigard utilise ce genre d’argument. Ça s’appelle un argument d’autorité-qui-n’en-est-pas-une: votre ami n’est pas représentatif des musulmans, il n’est pas un membre influent de la communauté musulmane, il n’est pas son porte-parole, etc. Votre ami n’a pas plus de poids argumentatif que mon chat jaune (qui s’en lèche les parties, de toute cette histoire).

Moralité: oui mais alors, que penser de cette initiative?

Parce qu’en fin de compte, il faut bien prendre parti, non? Eh bien, justement, non! À question stupide, réponse idiote: face à cette provocation législative, il faut répondre que certes, la burqa pose des problèmes d’éthique et de liberté individuelle, mais qu’elle n’est ni le sommet de l’iceberg, ni un problème prioritaire. L’initiative d’Egerkingen est une rodomontade aux relents xénophobes, agendée pour occuper le terrain politique.

Remarquez une chose: dans cette polémique, jusqu’ici, personne ne s’est exprimé en faveur de la burqa. Le débat est orchestré de manière à brouiller les pistes: à partir d’une question sous-jacente (êtes-vous pour ou contre le fait d’obliger certaines femmes à porter un vêtement dégradant pour des motifs religieux?), on s’encrasse dans une cacophonie de notions: la liberté de religion, l’espace public, la dissimulation de l’identité. C’est le même coup qu’avec les minarets: un comportement insignifiant est stigmatisé pour donner une voix aux gens qui en ont marre de ces islamistes. Plutôt que de chercher des solutions, on envenime les choses avec des bouses rhétoriques, pour bien laisser macérer le problème.

Il faut lire la position très intelligente et modérée du président de l’UVAM, plutôt que l’argumentaire (en cours de rédaction, LOL) du comité d’Egerkingen. Il faut comprendre que personne ne veut ni d’une contrainte à porter une prison ambulante, ni d’un article constitutionnel inique. Il faut appeler un chat un chat, pour éviter de tituber sur le chemin de la mauvaise foi.

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Le côté obscur des votants

Si vous lisez l’anglais, ça peut être cool de lire cet article très intéressant sur l’empathie argumentative, le fait de tolérer que les avis de « ces gens-là » soient complètement fondés et méritent d’être écoutés. Le fait aussi qu’on ne publie sur Facebook que ce qui nous attirera des encouragements de la part de notre « tribu » bien-pensante. Tout ça m’inspire une réflexion difficile à mener sur les prochaines votations, avec un débat qui s’annonce déjà un peu puant, parfois médiocre au niveau des arguments mais avec des arbitres intéressants.

À ma gauche, vous avez le 85% de mes amis Facebook, éducation supérieure, une fibre écologique 100% coton Max Havelaar, des loisirs intelligents, un intérêt pour la culture et les voyages, un peu bobo sans l’avouer: ceux qui pensent que l’UDC, c’est mal, c’est moche et ça mériterait de finir dans des chambres à dans une institution psychiatrique.

À ma droite, vous avez quelques-uns de mes potes, et à vue de nez 55% des votants helvétiques. Wow, plus de la moitié. Le genre de personnes qui ne va pas en débattre ouvertement avec moi, parce qu’il a peur de me fâcher, de se fâcher, de nous fâcher, de me faire passer (moi) pour un angéliste ou de passer (lui) pour un con.

Du coup, mes potes de gauche publient des caricatures contre l’UDC et relaient des articles ridiculisant Freysinger, alors que le restant de mes connaissances postent des photos de chats, des vidéos musicales ou des invitations d’anniversaire. On fait profil bas, tout le monde rigole, certains sous cape, mais la paix des ménages est préservée.

Et pourtant, je la sens, votre douleur, à vous mes amis de droite, qui voterez probablement en vous disant que « non-ça-ne-passera-pas-mais-je-veux-juste-envoyer-un-SIGNAL », vous qui souffrez de cette ironie qu’ont les babouzes de gauche à faire passer les crimes contre la société pour de ridicules peccadilles. Vous, que ça frustre de voir des violeurs se faire relâcher après quelques années.

Comme nous tous, d’ailleurs.

Ce débat m’écoeure déjà, cette argumentaire qui s’amplifie en effet Larsen, on martèle les mêmes arguments, et ils ne comprennent rien, et les gens votent avec la peur, votre parti qui surfent sur l’émotionnel, vous ne comprenez rien, vous ne comprenez rien à rien.

Le problème que je vois, c’est que ridiculiser les gens de droite, c’est les écarter du débat, sans même savoir ce qui les anime, comment ils en sont arrivés à penser comme ça; quel est leur paradigme, leur cadre de réflexion, leur mythologie intérieure. Est-ce que le fait de ne jamais m’être fait agressé dans la rue (en fait, si, une seule fois) me pousse à faire de l’angélisme? Sont-ce mes lectures, spectacles, parents, amis, qui m’ont endoctriné à ce point pour dire qu’il n’y a pas de solutions simples à un problème complexe? Est-ce que le dernier Star Wars m’a aidé à créer une image positive de l’altérité, à créer une image frappante qui m’empêche de succomber à la peur? Puisque c’est ceci qu’il nous manque: des symboles forts de paix et d’harmonie, pour lutter contre ces images fortes de peur et de haine.

Il ne faut jamais oublier que le méchant croit toujours être le héros de sa propre histoire. Alors pote de droite, j’ai envie de comprendre ton point de vue, j’ai envie d’écouter tes arguments; parce que j’ai envie que le film se finisse bien.

 

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Individualisme vs. Humanisme

L’individualisme, c’est croire que les efforts pour le confort individuel vont améliorer la société.

L’humanisme, c’est savoir que les efforts pour améliorer la société vont améliorer le confort individuel.

L’individualiste se demande quel véhicule – d’entre la Punto et le Hummer – il pourra prendre pour éviter la cohue dans les supermarchés pour réaliser au mieux ses achats de Noël dans l’ambiance la plus festive possible.

L’humaniste s’en fout: il sera en train de servir la soupe populaire.

 

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Les deux manières

Il y a deux manières d’être riche: avoir beaucoup, ou désirer moins.
Il y a deux manières d’aimer son prochain: le rendre aimable, ou le trouver parfait.
Il y a deux manières de rencontrer Dieu: le chercher toute sa vie, ou savoir qu’il est en chacun de nous.

à l'abri

Il y a deux manières d’être riche: avoir beaucoup, ou désirer moins.

Au début, les gens mangeaient leurs légumes, cultivaient leur jardin et discutaient au clair de lune. Et puis un fou est arrivé, leur a dit que dans un pays lointain, les gens labouraient avec de meilleurs outils, semaient de meilleures semences et faisaient de meilleures récoltes (ce qui leur permettait de prendre des vacances en Italie). Les gens ont pris le fou au sérieux, ont voulu construire des charrues à trois socs, sont allés chez le forgeron qui voulait être payé avec de la nourriture; alors les gens ont voulu défricher plus de terres cultivables pour nourrir le forgeron, sont allés chez les bûcherons qui voulaient être payés avec plus de nourriture; alors les gens ont voulu envahir leurs voisins pour nourrir les bûcherons. Mais l’armurier était malade, alors ils ont du travailler comme des fous, et ils attendent encore leurs vacances (en Italie).
Depuis, le fou est mort et enterré, mais les gens continuent à croire à ses promesses.

Il y a deux manières d’aimer son prochain: le rendre aimable, ou le trouver parfait.

Au début, on s’aimait comme des fous, insouciants et stupides: on folâtrait dans la nature avec les vaches et les brebis. Et puis Femina a fait paraître ce fameux quiz « Avez-vous le partenaire idéal? » et tu l’as fait pour moi et je l’ai fait pour toi et on s’est fait la gueule pendant un mois, en croyant que l’idéal était plus important que le moment présent. Quand l’idéal est entré dans nos vies, nous sommes entrés dans nos têtes: tout devenait conditionnel, tout devenait futur; tout devenait intellectuel, tout devenait culture; et on a commencé à croire que l’un devait compléter l’autre, que l’autre devait stimuler l’un. On s’est pris mutuellement en défaut, alors que l’on était déjà parfaits.
L’amour, ça se construit; les briques ne manquent jamais.

Il y a deux manières de rencontrer Dieu: le chercher toute sa vie, ou savoir qu’il est en chacun de nous.

Au début, je vivais avec la nature, le ciel et les nuages. Un jour, un homme est arrivé, tout en noir avec une tache blanche au cou. Il m’a dit que Dieu était mort pour moi sur la croix, et que les différences entre le Bien et le Mal étaient inscrites sur les pages d’un grand livre (plutôt que sur les veines de mon cœur). On m’a dit que Dieu nous regardait d’en haut, qu’il nous aimait mais nous laissait libres. Moi, ça m’étonnait. Dieu, je l’avais toujours entendu à l’intérieur de moi. Et je ne l’appelais pas Dieu. Je ne l’appelais pas: je le sentais.
Le jour où je me suis rappelé que j’étais Dieu, que tout le monde était Dieu, j’ai souri.
Et je souris encore.

Quel scandale pour le productivisme, si les gens savaient qu’ils ont déjà tout.
Quel scandale pour le sentimentalisme, si les gens savaient qu’ils sont tout.
Quel scandale pour le fondamentalisme, si les gens savaient qu’ils sont Le Grand Tout.

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Écriture

Dimanche culte

Quand j’étais gosse, mes parents cultivaient passablement leur sens religieux: toute la famille allait au culte au moins 3 fois par mois (ce qui explique mon excellente culture biblique, le look christique de mes 22 ans et mon goût pour les histoires invraisemblables). Depuis, il faut avouer que mes parents ne vont plus régulièrement à l’église: de religieux, ils sont devenus spirituels – ce qui est un réel progrès, à mon avis. Bon, à leur décharge, il faut avouer que le pasteur actuel a autant de charisme qu’une botte d’asperges.

Toujours est-il que mes fréquentes visites à l’église éveillaient à chaque fois une fascination sans égal: j’écoutais tout sauf la prédication, me passionnant pour les chorals dont j’essayais de reproduire la deuxième voix, dévisageant le pasteur qui articulait des prêches incompréhensibles pour un garçon de mon âge, et détaillant par le menu les scènes représentées dans les vitraux en me demandant si le monde de l’Antiquité était aussi pixellisé qu’on nous le laissait croire (au moins, il était en couleurs; contrairement au monde des années 20, qui – comme chacun sait – est en noir et blanc).

D’années en années, je repérais peu à peu les cycles thématiques du pasteur: la nativité en décembre, la résurrection en avril et la parabole du semeur au début du printemps (au bas mot, je pense l’avoir entendu au total 34 fois, cette parabole du semeur; j’ignore si le pasteur cherchait à intéresser les plus agraires de ses ouailles, mais il tendait à nous resservir cette histoire comme un vieux plat réchauffé; je pourrais vous la réciter par coeur, les yeux fermés, sans les mains et en montant un cheval au galop). En outre, j’apprenais à connaître les organistes qui se succédaient derrière le monstre aux tuyaux: la vieille qui tremblait, la jeune qui toussait, la moche qui se gourait.

Après quelques années, j’étais devenu aguerri dans la plupart des rituels: comment trouver la bonne page du psautier avant tout le monde; comment avaler avec distinction la boule de mie pâteuse que le pasteur nous donnait pour la cène; comment introduire avec discrétion la pièce de cent sous que mon père me glissait cérémonieusement pendant le dernier cantique (râaaaah, le bruit libérateur des doigts qui fouillent les porte-monnaies).

Et puis, il y avait surtout la poignée de main.

À la fin du culte, le pasteur – non content d’être déjà la star du spectacle – sortait en premier pour nous accueillir toutes et tous, un par un, à la sortie de l’église et nous serrer la main. À cet endroit, il était d’usage de lâcher un compliment, une félicitation, un remerciement destiné à la louange du ministre. Comble du comble: après nous avoir fait subir son galimatias dans l’obscurité d’un temple mal éclairé, le pasteur s’adjugeait donc le mérite de nous faire passer dans le dimanche ensoleillé, promesse d’un festin préparé par maman et d’une journée oisive à regarder des Disneys.

Moi, je lui souriais à chaque fois, au pasteur.

Tu penses bien, après avoir été mal assis pendant une heure.

Peu passionnés par le sermon?

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T’as pas deux balles?

Le peuple suisse sera amené à voter, le 29 novembre 2009, sur une initiative populaire « pour l’interdiction d’exporter du matériel de guerre ». Comme d’habitude, les partis bourgeois font campagne contre cette proposition, au nom des 800 / 1’500 / 3’800 emplois à sauver (les estimations diffèrent d’après les points de vue).

Travail à sauver
Bénédicité
Sacre de l’emploi
In deo gloria

Gloire au Dieu Dollar
À son marché noir
Sa divine pègre
Blanchit son sang nègre

Je te vends des armes
Contre mille larmes
Contre mille francs
Contre tes enfants

Béni soit Taylor
Ford et son veau d’or
Voici nos Sauveurs:
Travail et Labeur

Chérubins, Archanges!
Chantez les louanges
De nos ouvriers
Trois fois sanctifiés

Œuvrez sans relâche!
Crevez à la tâche!
Au nom du pèze
Du fric,
Et du saint père Prix.

Je rêve d’un monde
Un peu moins immonde
Un peu moins inique
Un peu moins cynique

Où vingt-cinq mille balles
Contre une dans la tête
Ne sera qu’un sale
Souvenir sans dette.

flingue et soutane

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