Actualité

Celui qui pisse le plus loin

Aujourd’hui, Dubaï s’apprête à inaugurer une tour de 800 mètres, abritant commerces, hôtels, bureaux, appartements et autres commodités urbaines. Sur fond de crise économique, l’émirat arabe fait ainsi un gigantesque pied de nez à la tour Taipei en la surplombant de 300 mètres. J’en connais au Guinness Book des Records qui doivent tout décaler dans leurs classements des édifices mondiaux, mon dieu que la vie est compliquée.

Je connais aussi un psychanalyste autrichien qui rigolerait un bon quart d’heure des implications symboliques d’un tel membre pénien en plein centre urbain; mais plutôt que de vous parler d’érection de monument, je voulais plutôt vous entretenir aujourd’hui au sujet du concept d’hybris chez les Grecs.

Tibert est imbattable en dendro-chronologie

Les sages hellènes n’avaient pas la notion de péché au sens judéo-chrétien. Ils avaient bien une notion de pêcher (pour leur fameuses tartes), et aussi une notion de pêcher (pour leurs fameuses fritures), mais de péché capital, il n’y avait goutte. Les Grecs considéraient bien plutôt l’orgueil comme notion centrale des pulsions à éliminer, et à l’extrême, la célèbre ubris ou hybris, qui signifie la démesure, le dépassement à outrance, le fait de succomber à une vile passion.

C’est le fameux jeu de celui-qui-pisse-le-plus-loin.

Je n’ai absolument rien contre la compétition quand elle permet de s’évaluer par rapport à soi-même, de servir comme un facteur de motivation par rapport aux autres, de pousser au dépassement de soi. Usain Bolt qui bat le record du 100 mètres, disons-le franchement, c’est beau. Mais lorsqu’on cherche à épater son voisin pour une bête histoire de longueur de jet / de hauteur de tour, il n’y a pas de quoi être fier. Par le passé, l’hybris a d’ailleurs perdu plusieurs conquérants, qui, par orgueil, se sont permis le mouvement de trop: Icare, Alexandre le Grand, Napoléon, Hitler, la grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf, Gargamel dans « la Soupe au Schtroumpfs »…

Alors quand Dubaï est fière de son oeuvre, quand les médias s’extasient sur le fait que « c’est tout de même beau les réalisations de l’homme », moi je m’esclaffe tendrement en me disant que c’est plus sain de se concentrer sur l’essentiel et de pisser assis.

En plus, ça permet de lire un bon bouquin.

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Tous limités

Ce dimanche, j’entre dans un café bondé. Une seule place de libre, à côté d’un handicapé moteur; torturé par des spasmes incontrôlables, ce barbu crispé tente désespérément d’attirer l’attention d’une serveuse pour payer son dû. Je vous avoue que j’hésite trois secondes avant de m’asseoir. Peur de qui, peur de quoi, après tout?

Après deux minutes, feignant d’ignorer le handicap de mon voisin, je démarre mon ordinateur portable. L’homme engage la conversation, en articulant avec peine les syllabes qui forment difficilement ses mots. À moi de mettre tout ça en phrase, péniblement.

– Bon…zour… c’est-c’est-c’est…le…derrniéé…modaèl? (il montre maladroitement mon ordinateur)

– Si c’est le dernier modèle? Ah non, je l’ai acheté d’occasion, voyez-vous; je crois qu’il est sorti il y a un ou deux ans.

– Comm…zça…c’est…moins…chehhrrr…

– Oui, oui, c’est plus économique.

Je paraphrase chacune de ses répliques, pour être sûr d’avoir bien compris.

– Jje…peux…vous…rrhaconter… une…mauvaizzz…expérienssss?

– Heu… Honnêtement, je préférerais que vous me racontiez une expérience heureuse, mais allez-y…

Et l’homme de raconter péniblement – il développe des efforts incroyables pour articuler convenablement – une anecdote qui date de l’année passée: il s’est vu refuser l’embarquement pour une croisière au départ de Venise. Arrivé jusque dans la cité des Doges, des voyagistes l’empêchent d’embarquer sous d’obscurs motifs; l’homme est convaincu qu’il a subi une discrimination effrontée. Je suis pris de pitié, rageant contre les services (ou des hommes) qui ne se rendent pas compte de la souffrance morale qu’ils font subir à des êtres déjà limités.

– Mais… Vous n’avez pas tenté de porter plainte, de les poursuivre en justice?

– Oui-oui-ouhouhoui… Mais…il…n’y…aah… pas…de…lwoââ… pour… çâââh.

– Mais est-ce qu’il n’y a pas quelqu’un qui pourrait vous représenter juridiquement?

– Ou-ou-ouiiii, j’ai… une…assisssssstaonte…sociale…

Et il conclut, candidement:

…mais-mais-mais… elle…est…li-mi-téééée.

couché sur l'échafaudage

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Écriture

Amères loques

J’ai eu 20 ans en deux mille un
On se réjouissait, non?
On allait pouvoir profiter du progrès
De toutes ces technologies
Abolir le travail, la guerre et l’ennui
Refaire le monde à notre image
Passer le cap
Enterrer la hache
Vivre en paix

Le 21ème siècle serait spirituel, on disait
Ah ça oui, au début, c’était plutôt comique
Le fameux bug informatique
Un effet larsen médiatique
Où tout le monde crie « au loup! » pour de faux
Pour jouer à se faire peur
Mais la peur, c’est comme la guerre
Au bout d’un moment on se prend au jeu
On perd les règles, on jette le plateau
Les pions tombent et les dès roulent
Les obus pleuvent sur Kaboul

Alors ce siècle devint peur,
Colère, effroi, haine et erreurs.

Exit le bug informatique:
Entrent le barbus fanatiques.

Retour à la case départ, on prend deux tours
Qu’on fait péter à coup de 7-4-7
Coup-double, on rejoue en Irak
Le père, le fils, la sainte folie
On change les règles, tous en prison
Guantanamo pour pas un rond
Les nations abattent leurs cartes
C’est qui contre qui?
C’est VOUS contre NOUS!
La France aux Français, l’Irak aux Amerloques,
N’avez-vous pas encore assez peur, bande de loques?

Anthrax par la poste,
Métro à l’explosif,
Monuments sous contrôle,
On vous scanne bec et ongles,
On crève l’abcès, on vide votre sac,
N’avez-vous pas assez peur, bande de loques?

On sème la panique dans l’assiette,
On noie les scandales dans l’éprouvette,
Sales cochons, on vous balance la grippe,
Mort aux vaches, tremblez moutons!
Nous pourrirons la nature
Jusqu’à ce que la moindre créature
Puisse vous refiler une saloperie
N’avez-vous pas assez peur, bande de loques?

La bise est interdite, ça propage la grippe,
La baise est interdite, ça propage le sida,
Le plaisir est proscrit, tout est cancérigène,
Le gras, la viande, le bonheur et l’oxygène,

FERMEZ votre GUEULE et ne respirez PLUS!

N’AVEZ-VOUS PAS ASSEZ PEUR, BANDE DE LOQUES?

Oh le beau coucher de soleil

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Examens finaux

Un jeune moine voulait atteindre la sagesse.
Il se rendit donc au monastère de Zsouh, où enseignait le grand maître Bagha. Celui-ci le prit sous son enseignement pendant une année. Le jeune moine apprit l’art de la méditation, des mathématiques et du jardinage.
Au bout d’une année, le maître Bagha appela le jeune moine dans sa tente.

« Jeune moine, je t’ai convié sous ma tente pour que tu puisses prouver ta sagesse.

– Merci maître.

– Il n’y a pas de quoi. Avant de passer les épreuves, je vais te poser une question décisive.

– Je vous écoute, maître.

– Jeune moine, te sens-tu capable de réussir des épreuves de sagesse? »

Le jeune moine réfléchit un moment. Il avait beaucoup appris aux côtés du maître, et il pensait avoir fait des progrès adéquats. Il répondit donc:

« Oui, je me sens capable de réussir les épreuves, maître.

– Sors d’ici, prétentieux! Tu ne mérites pas que j’examine tes compétences! »

Très surpris, le jeune moine ressortit de la tente. Et pendant une année supplémentaire, il suivit l’enseignement du maître. Il apprit de nouveau l’art de la méditation, des mathématiques et du jardinage.
À la fin de l’année, Bagha fit revenir le jeune moine sous sa tente, pour à nouveau éprouver sa sagesse.

« Jeune moine, je t’ai à nouveau convié sous ma tente. Je te repose la même question: te sens-tu capable de réussir les épreuves de sagesse? »

Le moine avait réfléchi pendant toute l’année à cette question. Il trembla un peu, puis répondit:

« Non, maître. »

Bagha se mit à nouveau dans une colère noire:

« Sors d’ici, fainéant! As-tu donc paressé toute l’année pour n’avoir rien appris de plus? »

Le jeune moine était tout à fait interloqué. Il ne comprenait pas pourquoi sa réponse ne lui avait pas ouvert les portes des épreuves de sagesse. Mais il respectait son maître, et il travailla encore à son service pendant une année.
Le temps venu, le maître Bagha fit venir une troisième fois le jeune moine sous sa tente:

« Jeune moine, je t’ai enseigné l’art de la sagesse pendant trois bonnes années. J’aimerais à nouveau te soumettre aux épreuves, mais avant cela, je vais te poser la même question que les années précédentes. Tâche cette fois d’y répondre avec sagesse. Alors, te sens-tu capable de réussir les épreuves de sagesse? »

Le moine fit mine de réfléchir, mais il avait la réponse depuis deux jours:

« Maître, je ne sais pas. Je ne connais pas encore ces épreuves, mais je ferai de mon mieux. »

Son maître Bagha sourit et lui dit:

« Très bien, jeune moine. Tu as répondu judicieusement. Tu vois, la première année, tu étais plein de confiance, rempli d’égo: je devais te purger de ta vanité. La deuxième année, tu hésitais, tu doutais, tu n’avais plus de repères. Je devais te montrer le chemin. Par ta nouvelle réponse, tu viens de me prouver que tu as trouvé un équilibre entre doute et confiance. C’est ça, la sagesse.

– Merci, maître.

– Tu peux maintenant repartir chez toi, jeune moine, car je n’ai plus rien à t’apprendre. »

Et le jeune moine repartit chez lui. Plus sceptique, plus confiant, et plus sage.

grat grat grat

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Écriture, Choses politiques

À l’article de la mort

Je dois cette histoire vraie à Brigitte Romanens, qui m’a confiée son chat Lipton (le frère de Tibert!).

Il était une fois, en Suisse Romande, une famille qui vivait très heureuse avec un chien. Les enfants avaient accueilli le petit chiot avec bonheur, et l’animal avait grandi en même temps qu’eux, pour atteindre l’âge respectable de vingt-cinq ans. Maintenant, il était très vieux, et le vétérinaire recourait désormais aux soins palliatifs pour lui soulager ses misères.

Un certain hiver, le chien commença à se traîner dans la maison, à l’article de la mort. Autant dire que la famille était desespérée. Au bout d’un mois, la mère alla voir le vétérinaire. Monsieur le vétérinaire, dit-elle, on ne sait plus quoi faire à la maison. Fido est tellement vieux, on dirait qu’il ne veut pas mourir. Mais nous ne pouvons pas nous résoudre à le piquer. Qu’est-ce qu’il faut faire, monsieur?

– Je comprends votre douleur. Mais voilà ce que vous devez faire: vous allez lui dire qu’il peut mourir. Vous allez lui donner la permission de partir.

La mère revint à la maison sans savoir si ça allait marcher. Le soir, elle demanda à la famille de dire adieu au chien. Elle l’emmena pour une dernière promenade (son parcours préféré!), et une fois de retour à la maison, elle lui murmura à l’oreille.

– Nous t’avons beaucoup aimé, mon chien. Merci pour tes caresses et tes aboiements. Tu peux mourir, si tu veux.

Elle se trouva un peu ridicule de parler à un chien; en allant se coucher, elle riait encore d’elle-même et se promettait de passer à une solution plus expéditive. Elle fit des rêves compliqués.

Mais le lendemain matin, le chien s’était laissé mourir.

barney

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Choses politiques

Le coup de marteau

On ose à peine appeler ça une légende urbaine, puisque c’est plutôt une histoire campagnarde, que mon père raconte quelquefois quand il veut donner un argument sur la valeur de l’expérience.

Il y avait un temps où chaque village du canton de Vaud (Suisse) avait une laiterie. Vous savez certainement qu’une laiterie dispose d’une énorme cuve, où est caillé, puis présuré le lait afin d’amorcer le processus de fabrication du fromage. Parfois, cette cuve est fixée sur un axe tournant, pour permettre le brassage de la masse.

Dans un village dont on a oublié le nom, le laitier constate que sa cuve fait un drôle de bruit. Une espèce de brom-bodom-bom-bodom persistant, un bruit sourd qui finit par résonner dans toute la laiterie.

« Il faut faire quelque chose, » se dit le laitier. « Je vais appeler le fabricant de la cuve, il doit pouvoir réparer ça. »

Le fabricant ne sait pas d’où provient le bruit. « La cuve a probablement reçu un choc. Elle n’est plus tout à fait ronde, elle est déséquilibrée sur son axe. À part changer la cuve, il n’y a rien à faire. »

« Mais je n’ai pas les moyens de changer la cuve! » dit le laitier. « Vous n’auriez pas une autre solution? »

Le fabricant lui répond qu’il voit peut-être une autre alternative. « Il y avait un vieux ouvrier dans notre filiale suisse-allemande, il avait le chic pour résoudre toutes les pannes. Il pourra peut-être vous aider. »

Ni une, ni deux, le laitier appelle le spécialiste; le lendemain, il est là: c’est un vieillard moustachu qui sent la poussière.

Le vieux s’approche de la cuve. Il la fait tourner. Il écoute le bruit. Il ressort de la laiterie, fourrage dans sa voiture, revient avec un marteau. Il fait à nouveau tourner la cuve. Il écoute le bruit. Il arrête la cuve.

À un endroit précis de la cuve, il assène un violent coup de marteau. Il fait tourner la cuve.

Plus un bruit. La cuve est comme neuve, et glisse sur son axe.

Le laitier saute de joie: « Seigneur! Merci mon brave! Vous êtes un sacré spécialiste! Comment puis-je vous remercier? »

Le vieux fait un signe de la main, il parle de facture. Le laitier croit s’en tirer avec une bonne bouteille. Il offre un verre au vieux, qui ne refuse pas. Il le remercie encore et encore, lui tape sur l’épaule.

Trois jours plus tard, le laitier reçoit une facture du spécialiste. Il est plutôt surpris, presque en colère: il y a un total de 1021 francs. Le détail n’est pas expliqué. Le laitier téléphone au vieux pour lui demander des précisions. Le vieux lui répond.

« C’est simple, mon bon monsieur:

Essence: 20 francs.

Un coup de marteau: 1 franc.

Savoir où donner le coup de marteau: 1000 francs. »

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