Actualité, Choses politiques

La mauvaise foi

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Ça s’appelle un mankini

La France se noie dans un débat puant sur le burkini, et la Suisse s’emberlificote à propos d’un projet d’initiative pour interdire la burqa. Lire les courriers des lecteurs par les temps qui courent, c’est perdre la foi en l’humanité. Personnellement, si je suis radicalement opposé au fait d’obliger une femme à porter une burqa (comme je suis radicalement opposé au fait d’obliger mon voisin à porter un string, d’ailleurs), je relève quand même quatre bouses argumentatives qui viennent salir le chemin d’un débat qui s’annonce puant:

 

Argument n°1: la burqa est un problème
Variantes: l’islam est en progression, les migrants musulmans sont en augmentation. Modifions donc notre constitution pour envoyer un signal clair et mettre un frein à cet effondrement de notre système religieux.

C’est tout simplement faux sur toute la ligne: le port de la burqa concerne entre 150 et 300 personnes en Suisse. C’est bien moins que le nombre des violences domestiques (17’000) et les fans de Nabila (2,2 millions). Et l’islam n’est pas vraiment en progression (+0,1% entre 2011 et 2016). On pourrait plutôt se soucier de la baisse du sentiment religieux en général (-20% de catholiques et -50% de protestants ces trente dernières années). De fait, c’est surtout les athées qui envahissent la Suisse, avec leurs blue-jeans troués, leurs légumes bio et leur goût pour la liberté individuelle.

La stratégie du comité d’Egerkingen, c’est dicter l’agenda politique pour faire un peu de publicité (lisez les âneries  rhétoriques d’Oskar Freysinger pour vous marrer un bon coup). Pendant ce temps, la gauche molle ne peut que lui emboîter le pas et se prendre les pieds dans le tapis (de prière).

Argument n°2: nous combattons la burqa parce que c’est un concept anti-féministe.
Variantes: mais bon dieu et la liberté de la femme, ces musulmans sont des machistes irrémédiables.

Là, c’est l’hôpital qui se fout de la charité: subitement féministe, l’ultra-droite veut défendre 150 à 300 femmes alors que le principe de l’égalité des salaires (pourtant dans la Constitution depuis 1981) n’est pas respecté. En Suisse, les femmes gagnent en moyenne 20% de moins que les hommes, à travail égal. Et les femmes sont sous-représentées dans tous les postes à responsabilité.

sloggi

Comment se fait-ce?

Au-delà de la paresse argumentative, c’est carrément de la mauvaise foi: si vous voulez combattre la burqa, ne dites pas que c’est pour les femmes en général. Expliquez que c’est surtout aux enfoirés d’intégristes que vous voulez donner des conseils de culture vestimentaire et de féminisme. Oh, d’ailleurs, où est-ce qu’ils étaient, les féministes, quand s’affichaient les pubs Sloggi?

Argument n°3: la burqa est portée par quelques touristes d’Arabie Saoudite qui viennent dépenser leurs pétrodollars dans nos montres suisses, il faudrait éviter de les froisser. (les touristes, pas les dollars)

Donc là, on est bien dans le camp qui s’oppose à l’initiative, mais pour des raisons purement économiques: ben oui, pour nourrir la bête croissanciste, vendons notre droit moral au plus offrant (et surtout aux Saoudiens, l’argent n’a pas d’odeur). Ça pue bien le néolibéralisme où tout le monde peut faire ce qu’il veut, tant que ça jute du fric. Ce qui est toujours amusant, avec l’argument économique, c’est qu’on peut le retourner: et les fabricants de burqa qui seront au chômage, alors, vous y avez pensé?

Argument n°4: j’ai un ami musulman qui est contre la burqa.

S’il vous plaît, que ce soit dans une soirée privée ou au discours du 1er août, n’utilisez jamais l’argument du j’ai un ami qui. Jean-Marie Le Pen utilise ce genre d’argument. Oskar Freysinger utilise ce genre d’argument. Jean-Marie Bigard utilise ce genre d’argument. Ça s’appelle un argument d’autorité-qui-n’en-est-pas-une: votre ami n’est pas représentatif des musulmans, il n’est pas un membre influent de la communauté musulmane, il n’est pas son porte-parole, etc. Votre ami n’a pas plus de poids argumentatif que mon chat jaune (qui s’en lèche les parties, de toute cette histoire).

Moralité: oui mais alors, que penser de cette initiative?

Parce qu’en fin de compte, il faut bien prendre parti, non? Eh bien, justement, non! À question stupide, réponse idiote: face à cette provocation législative, il faut répondre que certes, la burqa pose des problèmes d’éthique et de liberté individuelle, mais qu’elle n’est ni le sommet de l’iceberg, ni un problème prioritaire. L’initiative d’Egerkingen est une rodomontade aux relents xénophobes, agendée pour occuper le terrain politique.

Remarquez une chose: dans cette polémique, jusqu’ici, personne ne s’est exprimé en faveur de la burqa. Le débat est orchestré de manière à brouiller les pistes: à partir d’une question sous-jacente (êtes-vous pour ou contre le fait d’obliger certaines femmes à porter un vêtement dégradant pour des motifs religieux?), on s’encrasse dans une cacophonie de notions: la liberté de religion, l’espace public, la dissimulation de l’identité. C’est le même coup qu’avec les minarets: un comportement insignifiant est stigmatisé pour donner une voix aux gens qui en ont marre de ces islamistes. Plutôt que de chercher des solutions, on envenime les choses avec des bouses rhétoriques, pour bien laisser macérer le problème.

Il faut lire la position très intelligente et modérée du président de l’UVAM, plutôt que l’argumentaire (en cours de rédaction, LOL) du comité d’Egerkingen. Il faut comprendre que personne ne veut ni d’une contrainte à porter une prison ambulante, ni d’un article constitutionnel inique. Il faut appeler un chat un chat, pour éviter de tituber sur le chemin de la mauvaise foi.

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Où est Charlie?
Actualité, Choses politiques, Improvisation et créativité, Théâtre

À priori, oui.

Le week-end passé, j’étais invité à la première édition du WISE, le Festival d’improvisation de Clermont-Ferrand organisé par Improvergne. 160 participants, 10 formateurs, 4 journées d’ateliers et 3 soirs de spectacles. De la très très belle organisation, à tel point que j’étais persuadé que c’était la 6e édition de l’évènement: l’équipe réunie autour de Rémi Couzon gérait tout ça avec une efficacité rare, l’ambiance était top et la proximité des lieux de stages donnait une superbe unité à ce Festival qui a de beaux jours devant lui.

C’était une occasion pour moi de retrouver de bons amis et de faire quelques découvertes. Oui, Fabio, le geocaching est mille fois mieux que Pokemon Go! Oui, Katar, je reste un enfant de six ans dans un corps de prof de grec! Oui, Remi, il faut absolument un 2e WISE en 2017!

L’improvisation francophone commence à se constituer en communauté

C’est Matthieu Loos qui parlait de ça, en expliquant qu’avec de belles initiatives comme le podcast d’Hugh Tebby et les festivals européens, les professionnels de l’impro commençaient à se solidariser autrement que par le Match. On se croise à Nancy ou à Toulouse, on refait le monde à l’Improvidence, Yverdon-les-Bains ou Clermont-Ferrand. Tout ça pour partager des expériences, des questionnements et des idées autour d’une passion-métier qui gagne peu à peu ses lettres de noblesses.

Facebook vient combler les vides et met en réseau: à l’inverse du format Match qui favorise les échanges internationaux, les concepts qui tendaient à isoler les compagnies dans leur coin trouvent une manière de garder le contact: les festivals inspirent, fédèrent et relient.

À priori, OUI.

Dans tous les ateliers, il y a le (ou la) stagiaire qui pose des questions. Celui pour qui tout est sujet à débat, celle à qui il faut toutes les précisions imaginables avant de faire l’exercice. J’avais déjà parlé de ma politique agressive à l’encontre des questions, mais je sais mettre de l’eau dans mon vin: j’ai remarqué que la plupart des questions que les stagiaires me posent sont des requêtes de permissions (Est-ce qu’on peut commencer l’impro sur une chaise?), des interrogations motivées par la peur (Ça marche, si mon personnage est fâché au début de la scène?) ou des questions propres à chaque exercice – et donc, des cas particuliers: grand paradoxe de vouloir improviser en planifiant déjà les réactions pour chaque cas de figure.

Je me rends bien compte que ces stagiaires sont souvent dépendant d’un style d’apprentissage qui s’appuie sur un programme de cours clair, d’une théorie complète. Ces élèves sont tentés par l’exhaustivité (Que faire dans le cas où…) et la cohérence (Mais tout à l’heure, tu as dit que…). J’ai remarqué que je couvrais 95% des questions avec cette simple et brève réponse: A PRIORI, OUI.

Je vais me faire imprimer un T-shirt, ça fera le mec qui est cool.

Du contenu dans l’enveloppe

Dans les discussions autour des spectacles, on commence à dépasser la pure technique. Il est bientôt fini le temps où on décrivait seulement un « concept ». Les professionnels sont aguerris aux techniques et se désintéressent d’une impro purement performative. Qui veut encore faire une improvisation alphabétique de 2 minutes sur la suggestion « oncologue »? Certes, les vieilles ficelles auront la vie dure, spécialement dans le théâtre en entreprise et les formats de divertissement, mais je trouve enthousiasmant d’entendre des réflexions sur l’esthétique propre à une troupe ou sa quête de sens.

Partout, les praticiens prennent conscience du potentiel illimité de l’improvisation théâtrale (et de sa qualité théâtrale, justement). « L’impro, espace de réalité augmentée depuis plus de 3’000 ans« , devrait-on dire. Le matin du 15 juillet, alors que je réfléchissais au format que nous allions proposer en carte blanche le soir, j’apprenais le tragique évènement de Nice. Et immédiatement, j’ai su que nous devions faire un spectacle là-dessus (ou à tout le moins, aborder le sujet sous un angle personnel). Parce que si le théâtre doit parler du monde, il doit parler du monde d’aujourd’hui. Quel théâtre plus contemporain que celui qui peut improviser ses textes le soir-même? Il était vital que nous parlions de tolérance, d’ouverture, d’écoute et de tendresse humaine.

Pour que l’improvisation soit au-delà d’un « divertissement sans substance » (Johnstone) et que la discipline devienne « le théâtre du coeur » (Del Close).

Be wise.

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Actualité, écologie, Choses politiques

Douche écossaise

Au risque de vous faire perdre 15 secondes, vous allez devoir regarder cette vidéo:

Tout un symbole pour le Brexit, quand on sait que ce pauvre Alistair est un chat anglais. Rassurez-vous, il va bien. Le pogona aussi. Oui, moi aussi j’ai dû vérifier qu’un pogona était un lézard, on en apprend tous les jours.

La vidéo nous prive du fin mot de l’histoire, comme le Brexit nous fait glisser dans l’inconnu. Comment? Quoi? Les Britanniques ont voté? C’est… définitif? Pas de retour en arrière? Et l’Europe lui fait la gueule; on dirait un vieux couple qui lave son linge sale en public. Les séances du Parlement Européen tournent au concours de vannes. Entre l’émotion du député écossais et les piques de Jean-Claude Juncker, les débats tournent au vinaigre. Et le vinaigre, tout le monde le préfère avec un bon fish & chips.

Même si ça va pas changer le goût de la Guinness ces prochains moins, ça me fait intimement mal au coeur. J’avais tendance à croire à l’Europe des 28 comme un juste poids lourd face à ce qu’on appelait jadis les superpuissances. Comme sur le plateau de Risk, jouer l’Europe pouvait contrer les Etats-Unis et rapportait cinq renforts par tour. Quel gâchis, ce projet européen qui tombe à l’eau (oui, parce qu’au risque de jeter bébé avec l’eau du bain, on peut quand même dire que l’Europe sans l’Angleterre, c’est un peu comme un canard à l’orange sans canard) (ou sans oranges) (à ce stade, autant faire un poulet au citron, qui n’est pas mal non plus).

Et même si j’ai appris que Goldman Sachs avait financé la campagne du Remain (suspect, ça) et que les règles de la bureaucratie européenne faisaient le miel de Monsanto, j’ai de la peine à souscrire à une décision saluée par l’extrême-droite. Quand Marine Le Pen applaudit, ça ne peut pas vraiment me réjouir. Les gags de Coluche perdent un peu de leur superbe quand c’est les nazis qui se tapent les cuisses.

Pourtant, on peut voir aussi les bons côtés des décisions de l’UE, comme cette récente interdiction de la pêche en eaux profondes. Bon, apparemment, la loi reste timide et ne concerne qu’une minorité de pêcheurs, mais ça fait du bien de voir que l’Europe peut aller dans la bonne direction.

Le Brexit m’a donc réellement surpris, et je suis pas le seul: visiblement, la décision du 23 juin a même pris les Britanniques au dépourvu: plus de 4 millions demandent un nouveau vote. La gueule de bois du lendemain de référendum, ils disent. Vous me direz que c’est pas étonnant de prendre la démocratie à la légère, avec une génération du ⌘+Z où tout n’est que provisoire et pétition internet.

Mais cherchons le positif, et voilà au moins deux choses que le Brexit nous apprend:

  1. C’est dur de prévoir les catastrophes
    Tout le monde a été pris de court, des bookmakers aux commentateurs, des financiers aux instituts de sondage. Oui, on peut le rappeler: les sondages, c’est de la merde.
    « Il est 6 heures le soir, une mère de famille est en train de faire une sauce béchamel quand Ipsos lui téléphone: « Qu’est-ce que vous pensez de la nouvelle politique sur l’immigration? – Bon… bon… Je suis contre! » On va téléphoner comme ça à mille personnes et ce résultat va influencer les prises de décisions politiques en France ou ailleurs. C’est absolument incroyable! Un grand chercheur américain, James Fishkin, a dit, en substance: dans un sondage, on demande aux gens ce qu’ils pensent quand il ne pensent pas. » (David Van Reybrouck cité dans Demain – Un nouveau monde en marche, Cyril Dion, p. 264).
    Mais c’est surtout dur de se représenter une catastrophe: avant qu’elle arrive, elle semble impossible, et quand elle est là, elle paraît inévitable. Bonjour, bienvenue dans le monde des Cassandre que personne n’écoute: « C’est la source de notre problème: car s’il faut prévenir la catastrophe, on a besoin de croire en sa possibilité avant qu’elle ne se produise. » (Pour un catastrophisme éclairé, Jean-Pierre Dupuy, 2002, p. 13)
  2. Un pays peut changer
    Et c’est plutôt une bonne nouvelle. La démocratie fonctionne encore. Alors pourquoi ne pas changer écologiquement? En prenant en compte les problèmes à la racine? Dans la campagne du Brexit, Farage exploitait le problème puant de la crise migratoire, sans mentionner qu’elle est probablement due au (ou en tout cas accentuée par le) réchauffement climatique. Quand les gens sauront que la guerre en Syrie est liée au réchauffement de la planète, que les réfugiés climatiques sont trois fois plus nombreux que les réfugiés de guerre, peut-être qu’ils éteindront la lumière à la cave, qu’ils remettront en cause leur escapade à Nice avec EasyJet et revendront leur 2e Peugeot 307. Et on pique-niquera dans la rue.
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Le côté obscur des votants

Si vous lisez l’anglais, ça peut être cool de lire cet article très intéressant sur l’empathie argumentative, le fait de tolérer que les avis de « ces gens-là » soient complètement fondés et méritent d’être écoutés. Le fait aussi qu’on ne publie sur Facebook que ce qui nous attirera des encouragements de la part de notre « tribu » bien-pensante. Tout ça m’inspire une réflexion difficile à mener sur les prochaines votations, avec un débat qui s’annonce déjà un peu puant, parfois médiocre au niveau des arguments mais avec des arbitres intéressants.

À ma gauche, vous avez le 85% de mes amis Facebook, éducation supérieure, une fibre écologique 100% coton Max Havelaar, des loisirs intelligents, un intérêt pour la culture et les voyages, un peu bobo sans l’avouer: ceux qui pensent que l’UDC, c’est mal, c’est moche et ça mériterait de finir dans des chambres à dans une institution psychiatrique.

À ma droite, vous avez quelques-uns de mes potes, et à vue de nez 55% des votants helvétiques. Wow, plus de la moitié. Le genre de personnes qui ne va pas en débattre ouvertement avec moi, parce qu’il a peur de me fâcher, de se fâcher, de nous fâcher, de me faire passer (moi) pour un angéliste ou de passer (lui) pour un con.

Du coup, mes potes de gauche publient des caricatures contre l’UDC et relaient des articles ridiculisant Freysinger, alors que le restant de mes connaissances postent des photos de chats, des vidéos musicales ou des invitations d’anniversaire. On fait profil bas, tout le monde rigole, certains sous cape, mais la paix des ménages est préservée.

Et pourtant, je la sens, votre douleur, à vous mes amis de droite, qui voterez probablement en vous disant que « non-ça-ne-passera-pas-mais-je-veux-juste-envoyer-un-SIGNAL », vous qui souffrez de cette ironie qu’ont les babouzes de gauche à faire passer les crimes contre la société pour de ridicules peccadilles. Vous, que ça frustre de voir des violeurs se faire relâcher après quelques années.

Comme nous tous, d’ailleurs.

Ce débat m’écoeure déjà, cette argumentaire qui s’amplifie en effet Larsen, on martèle les mêmes arguments, et ils ne comprennent rien, et les gens votent avec la peur, votre parti qui surfent sur l’émotionnel, vous ne comprenez rien, vous ne comprenez rien à rien.

Le problème que je vois, c’est que ridiculiser les gens de droite, c’est les écarter du débat, sans même savoir ce qui les anime, comment ils en sont arrivés à penser comme ça; quel est leur paradigme, leur cadre de réflexion, leur mythologie intérieure. Est-ce que le fait de ne jamais m’être fait agressé dans la rue (en fait, si, une seule fois) me pousse à faire de l’angélisme? Sont-ce mes lectures, spectacles, parents, amis, qui m’ont endoctriné à ce point pour dire qu’il n’y a pas de solutions simples à un problème complexe? Est-ce que le dernier Star Wars m’a aidé à créer une image positive de l’altérité, à créer une image frappante qui m’empêche de succomber à la peur? Puisque c’est ceci qu’il nous manque: des symboles forts de paix et d’harmonie, pour lutter contre ces images fortes de peur et de haine.

Il ne faut jamais oublier que le méchant croit toujours être le héros de sa propre histoire. Alors pote de droite, j’ai envie de comprendre ton point de vue, j’ai envie d’écouter tes arguments; parce que j’ai envie que le film se finisse bien.

 

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Écriture

Tranche de tox

Je m’assois dans un compartiment en face d’une femme, la quarantaine, splendide brune qui regarde le paysage.
Je ne remarque pas qu’à ma gauche, dans le compartiment d’en face, il y a une toxicomane
une clocharde
une marginale
une alcoolo finie
une femme qui parle dans son téléphone. Très fort.
Genre vraiment très très fort.

Un splendide organe, une voix timbrée, placée un peu dans le nez comme toutes les toxicomanes les femmes qui parlent fort dans le train.

« Hé, tu sais quoi, en fait, hé, j’ai enfin compris pourquoi la nana elle avait pas reçu mon e-mail. J’avais oublié l’arobase. Ouais, l’arobase. C’est pour ça que ça marchait pas. »

Moi je suis déjà mort de rire (intérieurement).
Mais la conversation se gâte. Ça devient émotionnel.
Elle pleure. Ça gêne tout le monde (je pense).

« Mais tu comprends, moi j’ai besoin de te voir, parce que pour mon fils, c’est pas drôle, l’autre jour j’étais au foyer, j’ai commencé à pleurer devant lui, c’est pas drôle pour Julien de voir sa mère pleurer, j’ai besoin de te voir, c’est vraiment compliqué, je sais pas si c’est parce que je suis encore amoureuse, ou si c’est parce que je supporte pas l’idée d’être seule, mais moi tu comprends, il faut vraiment que j’aie des clients avant la fin du mois, c’est important, c’est la merde, c’est compliqué, c’est la merde depuis que j’ai arrêté, tu comprends maintenant je vois tous mes problèmes. »

Le combat ordinaire.

Le problème de l’addiction résumé dans une coquille de noix: depuis-que-j’ai-arrêté-la-drogue-j’ai-des-problèmes-parce-que-je-les-vois-en-face.

Là, normalement, je devrais poser mon bouquin, regarder la femme et lui lancer un regarde compatissant. Mais mon oeil s’arrête sur l’infâme canette d’un demi de bière qu’elle sirote maladroitement, et mes scrupules se débattent dans la levure de Lager façon Denner, entre empathie et mépris, entre pardon et condescendance. Je suis un bobo impuissant, victime d’une éducation judéo-chrétienne, d’une découverte tardive des principes gauchos et d’une nature profondément réac (j’en suis pas encore au degré de Goldman, rassurez-vous).

Il y a tout une partie de moi qui aimerait sauver le monde instantanément, écarter les pans de mon T-shirt Pepe Jeans et lancer mon djingle de superhéros. Il y a une partie de moi qui aimerait compatir en dalaï-lama, la serrer dans mes bras pour lui donner de brèves minutes de chaleur humaine. Enfin, une partie de moi qui se dit que ce n’est pas son/ses problème/s. Alors je l’ignore. Ignorance is strength.

En fait, la seule solution acceptable serait de la remercier pour le beau personnage qu’elle vient de m’offrir, entre Zola et les Marx Brothers, mais même là, ça serait profondément insultant. Alors je garde pour moi le fait qu’elle m’a beaucoup donné.

Et à elle, qu’est-ce que je lui ai offert?

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Actualité, Choses politiques

Comment gagner une votation populaire

Définitions préliminaires

Généralisation: technique rhétorique visant à globaliser un exemple unique, pour l’ériger en tant que règle.
Exemple: Monsieur Durand ne mangera pas de viande à dîner.
Généralisation: tous les hommes sont végétariens.

Argument de la pente glissante: technique rhétorique visant à extrapoler les conséquences d’une mesure potentielle, en exagérant les potentialités de cette mesure.
Exemple: Monsieur Durand ne mangera pas de viande à dîner.
Argument de la pente glissante: les bouchers vont être lésés, les éleveurs de bétails seront au chômage, le pays plongera dans une crise financière sans précédent, entraînant le monde et l’univers dans sa chute.

Arguments hors-sujet: technique rhétorique visant à engorger le débat sous un embrouillamini d’énoncés sans aucun rapport avec la question centrale.
Exemple: Monsieur Durand ne mangera pas de viande à dîner, c’est bien la preuve que les socialistes ont toujours défendu la Loi sur la Protection des Données, gna gna gna, sans parler du complot sioniste international qui contrôle la plupart des conglomérats politico-financiers, de toute façon, c’est l’économie qui décide depuis un bon moment dans ce pays, bla bla bla sans parler du prix de la viande.

Comment gagner une votation populaire

1. Poser une question très concrète sur un débat très abstrait.

2. Situer la campagne d’arguments sur les deux plans: concret et abstrait, pour assurer une confusion générale chez tous les interlocuteurs.

3. Dans le cas où le débat parvient tout de même à se centrer sur la question de base, généraliser. Invoquer l’argument de la pente glissante. Déguiser des exceptions en règles. Si ça ne marche toujours pas, mentir discrètement. Exagérer les chiffres. Parler vague. Traiter les problèmes complexes avec des solutions simples.

4. Concevoir une affiche choquante.

5. Réussir à se faire censurer par l’opposition.

6. S’indigner de cette censure et détourner le débat général sur un nouvel objet: le débat sur la censure des affiches. Polémiquer. Se poser en victime.

7. Globaliser le débat à des notions encore plus abstraite (par exemple: la liberté d’expression, la liberté de pensée, la liberté). Faire croire aux gens que ces grandes questions abstraites sont intimement liées à la question concrète.

8. Généraliser. Faire des amalgames. Perdre tout le monde. Diviser pour mieux régner.

9. Gagner la votation.

10. Si les opposants pleurnichent en soutenant que le peuple a été manipulé, les piéger définitivement en déclarant que s’ils sont contre la décision du peuple, ils sont contre le peuple; s’ils sont contre le peuple, ils sont contre la démocratie; s’ils sont contre la démocratie, ils sont pour la dictature.

11. Savourer.

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Actualité

Pour que Doris relise Boris

Un interview de Doris Leuthard pour le 24Heures m’a fait bondir sur ma chaise. Ma tête à cogné le plafond, et ma cervelle s’est répandue sur le carrelage de la cuisine, tandis que ma boîte crânienne retombait comme une feuille aux couleurs d’automne. Mes deux chats jaunes sont venus se régaler de ma matière grise, et j’étais vert de rage lorsque j’ai repris mes esprits.Doris

S’il était encore vivant, je proposerais volontiers à Mme Leuthard de laisser son poste à Boris Vian; mais vu qu’il est mort depuis 50 ans, c’est un peu difficile. D’ailleurs, qui s’est soucié de lui rendre hommage cette année, hein? Personne! Alors bravo la reconnaissance, bordel! Mais ce qu’il y a de bien avec un écrivain mort, c’est qu’on peut le relire avec la certitude qu’il a laissé quelque chose à la postérité, à la différence des politiciens de droite.

Je propose donc officiellement à Mme Leuthard de relire la prose (et la poésie) de M. Vian, écrivain, ingénieur, inventeur, musicien, auteur, parolier, poète, critique, scénariste et traducteur (excusez du peu; c’est vrai qu’avant TF1, les artistes se mêlaient de tout et refusaient les étiquettes qui collent).  À la lumière des brillants passages de Boris, Doris pourra certainement trouver des contre-arguments de choix, ce qui lui évitera de nous jouer du pipeau (Boris jouait de la trompette) quand elle nous dit que les « armes ont une fonction dissuasive, et peuvent servir en ce sens d’instruments de dialogue. » À ce niveau d’argumentation, moi j’ai tendance à prêcher la décapitation immédiate, mais je me retiens (après tout, la guillotine est-elle un instrument de dialogue?) pour laisser la parole au poète:

Colin entra. La pièce était petite, carrée. Les murs et le sol étaient de verre. Sur le sol, reposait un gros massif de terre en forme de cercueil, mais très épais, un mètre au moins. Une lourde couverture de laine était coulée à côté par terre. Aucun meuble. Une petite niche, pratiquée dans le mur renfermait un coffret de fer bleu. L’homme alla vers le coffret et l’ouvrit. Il en retira douze objets brillants et cylindriques avec un trou au milieu, minuscule.
– La terre est stérile, vous savez ce que c’est, dit l’homme, il faut des matières de premier choix pour la défense du pays. Mais, pour que les canons de fusil poussent régulièrement, et sans distorsion, on a constaté, depuis longtemps qu’il faut de la chaleur humaine. Pour toutes les armes, c’est vrai, d’ailleurs.
– Oui, dit Colin.
– Vous pratiquez douze petits trous dans la terre, dit l’homme, répartis au milieu du cœur et du foie, et vous vous étendez sur la terre après vous être déshabillé. Vous vous recouvrez avec l’étoffe de laine stérile qui est là, et vous vous arrangez pour dégager une chaleur parfaitement régulière.
Il eut un rire cassé et se tapa la cuisse droite.
– J’en faisais quatorze les vingt premiers jours de chaque mois. Ah!… j’étais fort!…
– Alors? demanda Colin.
– Alors vous restez comme ça vingt-quatre heures, et, au bout de vingt-quatre heures, les canons de fusil ont poussé. On vient les retirer. On arrose la terre d’huile et vous recommencez.
(L’Écume des Jours, chapitre 51)

Ça, c’est pour le côté émotionnel et onirique de l’argumentaire; à l’image des canons de Colin, Doris Leuthard s’enfonce encore plus avant dans la bêtise, en criant au massacre de 5’100 emplois. Voilà où se situe le débat: des guerres contre des emplois! « De la chair contre du papier-monnaie »! C’est juste une variation sur le thème du « pétrole contre des médicaments ». Et on revient toujours à ce sacro-saint argument de l’emploi: le travail, toujours le travail, comme une litanie, un mythe de paix dans le monde. Lorsque tout le monde travaillera, la paix universelle sera atteinte, ha ça oui! Leuthard nous présente le travail comme un but, une fin en soi, l’Achèvement Ultime!

Le paradoxe du travail, c’est que l’on ne travaille, en fin de compte, que pour le supprimer.
Et refusant de constater honnêtement son caractère nocif, on lui accorde toutes les vertus pour masquer son côté encore inéluctable.
De fait, le véritable opium du peuple, c’est l’idée qu’on lui donne de son travail. Comme si le travail était autre chose qu’un moyen, transitoire, de conquête de l’univers par l’homme.
[…]
La guerre est la forme la plus raffinée et la plus dégradante du travail puisque l’on y travaille à rendre nécessaire de nouveaux travaux.
(Traité de civisme, fragments II et note D)

En outre, Boris Vian s’appuie lui-même sur les travaux de Lewis Mumford pour montrer à quel point la guerre, en tant qu’entreprise économique, relève d’un cynisme dégoûtant:

L’armée est le consommateur idéal, car elle tend à réduire à zéro l’intervalle de temps entre la production initiale profitable et le remplacement profitable. La consommation rapide du ménage le plus luxueux et le plus prodigue ne peut rivaliser avec celle d’un champ de bataille. Mille hommes fauchés par les balles entraînent plus ou moins la demande de mille uniformes, mille fusils, mille baïonnettes supplémentaires. Un millier d’obus tirés ne peuvent être récupérés et ré-employés. À tous les malheurs de la bataille, s’ajoute la destruction plus rapide des équipements et du ravitaillement.
(L. Mumford, Techniques et civilisation, cité par Vian)

L’armée n’est plus seulement un pur consommateur, elle devient un producteur négatif: c’est-à-dire que, suivant l’excellente expression de Ruskin, elle produit le mal au lieu du bien: la misère, la mutilation, la destruction physique, la terreur, la famine et la mort caractérisent la guerre et en sont le principal résultat.
(Traité de civisme, notes éparses)

Je voudrais être clair: à mon sens, on ne peut pas défendre la production d’armes comme un métier normal. Comme beaucoup d’autres professions, c’est un métier qui échappe à l’éthique (maquereau, dealer, trafiquant, cambrioleur, voleur, jeune libéral, militaire, tueur à gages, terroriste); en élevant les ouvriers des armes au même rang que les autre professions du secteur tertiaire, Mme Leuthard glorifie toute idée de travail comme respectable; on pourrait lui objecter qu’il faudrait encourager le trafic de drogues, juste parce que l’économie permet de tourner grâce à lui. En soutenant les marchands d’arme, la conseillère se tire tout simplement une balle dans le pied.

On me dira que c’est triste, ces 5’100 personnes qui vont se retrouver au chômage.

Oui, c’est triste de se retrouver au chômage.

Et alors? Je suppose qu’ils pourront retrouver un travail plus éthique, l’occasion pour eux de changer de métier, de vivre une passion. Je veux dire, j’aurai quand même de la peine à comprendre un ouvrier qui soit réellement attaché à sa fonction de constructeur de balles! Un fabricant d’armes, qu’est-ce qu’il répond dans les soirées mondaines, quand on l’interroge sur son métier, sur ce qu’il fait de ses journées? Est-ce qu’il dit la vérité?

Ou est-ce qu’il dit juste qu’il a un travail?

Un travail.

Un cravail.

Une crevaille.

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